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UNE HISTOIRE BANALE |
AVANT-PROPOS
Dans cette histoire banale, vous allez faire la connaissance de Zoé, une
jeune femme de 26 ans qui vit au 301 Boulevard Voltaire. Vous ne vivrez avec
elle qu'une seule journée de sa vie. Vous partagerez avec elle ses souvenirs,
un moment bien à elle. Et c'est tout. Mais, je vous ai prévenu, ceci est une
histoire tout à fait banale.
"Un petit coin dans tous ces recoins dit le canard en faisant
coin-coin (éclats de rires, applaudissements)"
Je me réveille en sursaut. C'est bon , ce n'est que la radio. Vous ne
pouvez pas savoir combien je déteste, combien je hais ce mot. Je n'ose plus le
prononcer, il me rappelle trop de mauvais souvenirs.
Je me présente, je m'appelle Ursula Meyvan Dolorès Zoé mais tous mes
amis _ du moins ce qu'il en reste m'appellent Zoé. Je déteste aussi tous ces
prénoms qui n'ont aucune harmonie entre eux. J'aime Zoé, c'est court, c'est
cool. Maintenant, il faut que je me lève. Et oui, le lit c'est bien mais
l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. En parlant d'avenir, à 15h00,
j'ai un entretien rue La Fayette. Je ne sais pas encore ce que je vais porter.
Enfin... Je me regarde dans le miroir ; holà, j'ai une tête affreuse, avec une
douche froide ça ira mieux. Pari gagné, je me sens plus fraîche et surtout
plus réveillée. Je prends mon petit déj. avec un peu de dégoût ;
l’aiguille de la balance a encore monté. Quand
je regarde ces bourrelets _ que certains par question de raffinement appellent
poignets d'amour _ ça me donne envie de vomir. Il y a des femmes ça leur va
bien et puis tant qu' on se sent bien dans sa peau, il vaut mieux rester comme
on est. Bref, je ne vais pas vous faire une thèse dessus ! Je sors courir un
peu.
Encore essoufflée par mon jogging, je dois monter les quatre étages,
l'ascenseur étant en panne. Au moment d'ouvrir la porte, j’aperçois Pedro.
Pauvre gamin, tu termineras dans la rue ou dans un orphelinat dans le meilleur
des cas. Que voulez-vous, son père est avec la bouteille à la main du matin au
soir et il bat sa mère. Tous les soirs, Pedro est dehors. Mais son père le
fait sortir sans que personne ne
s'en rende compte. Trop dure cette vie pour ce gamin. Allez, je le fais rentrer.
Je lui propose des pétales de maïs glacés au sucre. Il engloutit le tout en
un rien de temps. Tu devais être affamé, assis tout seul dans ton coin. Ça y
est, je l'ai dit. Ma journée sera sûrement horrible. Voyez-vous, je déteste
le mot "coin". C'est plutôt idiot, mais si vous saviez combien ce mot
est lié à ma vie.
Je suis sûrement comme un de ces enfants qui ont une enfance terrible.
Je suis peut-être comme Pedro, c'est pour ça que j'ai de la pitié pour lui.
J'ai été élevée par ma Tante Adeline ; une brave femme. C'est elle qui
m'avait recueillie lorsque mes parents m'ont lâchement abandonnée dans un coin
de la rue Lamartine à Paris. Par chance, ma Tante Adeline passait par là. Va
savoir pourquoi ils m'ont laissé tomber ! Je n'ai jamais su pourquoi, après
tout je ne leur avais rien fait, moi ! Je n'avais
que quatre ans... Tante Adeline a pris soin de moi pendant un an et demi. Hélas,
un accident survint. On peut dire qu'à ce moment là, je vivais sur mon petit
nuage rose avec Tante Adeline. Tout allais toujours bien sauf lorsqu'il fallait
traverser le quartier des voyous que Tante Adeline appelait "Les
sans coeur, ni lois". C'était le soir, malheureusement, c'était déjà
le soir. Tante Adeline et moi rentrions d'une fête foraine. J'étais heureuse
comme un poisson dans l'eau, puisque je ramenais un énorme canard qui faisait
coin-coin lorsqu'on le serrait dans les bras. Nous atteignions le quartier des
Sans coeur ,ni lois. Tante Adeline ne cessait
de me répéter de courir très vite lorsqu'on y
serait. Sa voix tremblait. Soudain, un voyou apparut, puis deux, puis
trois, quatre, dix... Tante Adeline m'ordonna de courir aussi vite que je le
pouvais, mais déjà ils nous encerclaient. Puis tout alla très vite, ces
voyous frappèrent Tante Adeline devant moi et mon gros canard.
Au petit matin, je me réveillais près de Tante Adeline. Il me semblait
que la bande de voyous n'étaient qu'un cauchemar. Seulement voilà, lorsque
j'appelai Tante Adeline, elle était froide, ses joues qui d'habitude étaient
roses, étaient devenues bleues. Elle avait des tâches rouges sur elle. Elle était
toujours très belle ; dans son sommeil, elle souriait. Mais elle ne bougeait
pas, je croyais qu'elle me faisait une farce. Alors je la secouai. Rien. Je
l'appelai. Toujours rien. Je la suppliais d'arrêter, je ne voulais plus rire.
Encore une fois, rien. Je pleurai... Je compris que Tante Adeline ne jouerait
plus jamais.
Une
voiture blanche marqué S.A.M.U. débarque. Des hommes en sortent. Ils
s'agenouillent près de Tante Adeline.. .Ils secouent la tête. Ils mettent
Tante Adeline sur une civière. Je pense qu'ils ont réussi à la réveiller
mais un drap blanc la recouvre. Une dame très gentille me prend avec elle. Elle
me parle, mais je n'entends pas. Je regarde sans comprendre la voiture blanche
qui s'éloigne, Tante Adeline avec... Et mon canard ne cesse de faire
coin-coin...
Sans famille, on me plaça à l'orphelinat SUNNY à la campagne. Ce
furent les pires années de mon enfance. Chaque jour je recevais des coups de
baguette sur les doigts. J'étais toujours punie pour des raisons X ou Y : "Tu
n'as pas fait ton lit" ; "Tes lacets sont mal faits"; "Au
lieu de pleurer, tu ferais mieux de nous remercier de pouvoir être ici"...
Chaque fois , la directrice m'envoyait au coin. Ce n'était pas le malheureux
angle que font deux murs assemblés. Non, ce coin c'était tout autre chose. C'était
l'endroit le moins fréquenté de l'établissement. Il faisait extrêmement noir
et ça sentait mauvais. de plus, j'entendais des bruits effrayants, répugnants,
indescriptibles. Cet endroit me rappelait le quartier des Sans coeur, ni lois.
Lorsque
la maîtresse me punissait, j'étais de corvées petits coins. Je devais
nettoyer les quatre-vingt-dix latrines de l'établissement. Toutes plus dégoûtantes
les unes que les autres.
Mais
qu'avais-je donc fait à ces humains, non, à ces tyrans ! Je n'avais que cinq
années d'existence...
Maintenant vous comprenez pourquoi je hais tant ce mots. Je suis abandonnée
au coin d'une rue, ma Tante Adeline est assassinée devant moi et mon canard qui
faisait coin-coin. Mes punitions au coin, les heures passées à nettoyer les
petits coins. De quoi devenir fou, non ?
Zut
! L'heure tourne, mon rendez-vous approche. Je suis obligée de réveiller
Pedro. C'est bête, il a l'air d'un ange... Bon, qu'est-ce que vous préférez :
ce tailleur bleu ou celui en jaune ? Le bleu est mieux. A dire vrai, je n'ai
rien fait de ma matinée à part courir pendant une ou deux heures. Il est midi
; j'avale deux sandwiches jambon-poulet et une salade composée. A une heure et
demie, je descends les quatre étages de mon appart. Je cherche la bouche de métro
la plus proche. Le métro est bombé. Il y a plein de gens ; des hommes, des
femmes, des petits, des grands, des maigres, des obèses. Bien sûr, tous ont
une histoire différente de la mienne. Bref, je suis arrivée. Je sors de la
gare du Nord et je cherche l'adresse : 191 rue La Fayette, PARIS Xème.
Enfin, j'y suis. J'appréhende un peu ce rendez-vous chez cet éditeur. Ah, j'ai
oublié de vous dire que j'ai écris un livre sur mon enfance. Il s'intitule Ce
que j'ai au coin de mon coeur. Ah, le bureau du secrétaire est là.
"-Mlle
Zoé
?...
-Oui,
c'est moi ! Holà, mon coeur fait du cent à l'heure.
-Dernière
porte au coin à gauche.
-Merci."
Qu'a t-il dit ce grand niais. Il a dit "coin", il a dit
"coin". Je ne peux plus avancer.
"-Mlle,
vous allez bien ?" Il me demande encore si ça va, ce grand niais ! Non, ça
ne va pas, tu m'as dit d'aller au coin.
"-Mlle,
voulez-vous que j'appelle...?" Grand niais laisse moi tranquille ou je vais
t'en coller une.
"-Oh,
je sais la première fois, on a toujours un peu le tract. Voulez-vous que je
vous accompagne ?" Quoi, tu te dévoues pour m'emmener au coin ! Non, tête
d'âne, j'irai moi-même. De toute façon, j'y suis habituée. Qu'a t-il à me
regarder avec ses yeux de merlans frits !
"-Non...
Non merci, j'y... j'y vais." Ce n'est rien Zoé, ça va bien se passer , je
me répète cette phrase pour aller mieux, logique non ?. Je suis à la porte.
J'ai les mains moites. C'est affreux cette sensation d'étouffer. Je frappe. Une
voix masculine me dit d'entrer. L'heure de vérité a sonné...
Je rentre chez moi le sourire au lèvres après une grande virée dans
Paris Sacré Coeur, Le Louvre, Tour Eiffel. Je remonte mes quatre étages. Il
est 2h30 du matin. Je sers mon premier livre relié contre moi. Pedro est revenu
au même endroit, il dort. Je le prends dans mes bras. Allez va, petit gars,
maintenant je m'occupe de toi. Mon livre va être édité. Je vais pouvoir te
prendre en charge mon ange. Dors mon enfant, demain est un autre jour. Regardez,
il sourit dans son sommeil.