n

Séquence 2

SEQUENCE 1 : L’efficacité argumentative des textes : convaincre, persuader ou délibérer,d’une stratégie à l’autre      

 Septembre et octobre 2004

Manuels utilisés :

   

SEQUENCE N°1 : L’efficacité argumentative des textes : convaincre, persuader ou délibérer, d’une stratégie à l’autre                                         

Objets d’étude

CONVAINCRE, PERSUADER ET DELIBERER

L’essai, le dialogue, le traité, l’apologue

Problématique

Comment convaincre ou persuader ? Comment apprécier la stratégie mise en œuvre par l’auteur ou le personnage dans un texte argumentatif ?

 

 

Orientations

Stratégies argumentatives : de la raison à la mauvaise foi, l’ironie. L’énonciation.

Le raisonnement : déduction et induction ; l’analogie ; l’illustration

Le registre polémique ; l’attaque ad hominem ; la réfutation et la concession.

Implicite et explicite.

Les figures de l’éloquence.

 

 

 

Lectures analytiques

  1. Le Cid, I, 6 ( vers 291 à 350 ) de Corneille,

  2. Le Loup et le chien, Fables, I, 5 de La Fontaine

  3. Les Animaux malades de la peste, Fables, VII, 1 de La Fontaine,

  4. Article « Torture » du Dictionnaire Philosophique de Voltaire,

  5.  « La dent d’or » de  Fontenelle, Histoire des oracles,

  6. Extrait des Caractères, XII, « Des Jugements », 119 de La Bruyère       ( Manuel, page 130 )

  7. Extrait de Voyage au bout de la nuit de Céline ( Manuel, page 131 )

 

 

 

 

Lectures cursives

« Dis- lui oui », chanson de Bénabar, Les Risques du métier ( 2003 )

Le Corbeau et le renard, Étude comparée avec Le Loup et le chien

Article « Beau, beauté » du Dictionnaire philosophique de Voltaire

Histoire d’un bon bramin de Voltaire ( Manuel, page 435 ), Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift  ( Manuel, page 90 )

« De l’horrible danger de la lecture » : séquence « Les obstacles à la publication » du Manuel

« Les dangers de la torture », Essais, II, 5 de Montaigne ( Manuel, pages 36 à 38 )

« Avis au lecteur », Essais de Montaigne

Arrestation et supplice de Thomas More d’Antoine Caron ( Château de Blois : Manuel, page 37 )

Extrait de Les Yeux ouverts de Marguerite Yourcenar, entretien avec Matthieu Galey sur le thème du voyage (Manuel, pages 394 à 396 )

 

 

 

Activités proposées à la classe

Révision : la lecture analytique et le commentaire.

La méthode de la question sur corpus.

L’évolution de la représentation de Jeanne d’Arc ( Exposition « Jeanne d’Arc. Les tableaux de l’histoire », Musée des Beaux- Arts de Rouen, 30 mai- 1er septembre 2003 )

Visite- conférence au Musée d’Orsay, « Figures illustres » ou comment le XIXeme siècle a su consacrer la valeur d’hommes et de femmes remarquables du passé national et du temps présent.

 

Les textes

1. CORNEILLE, Le Cid

 

DON RODRIGUE, seul,

Percé jusques au fond du cœur

D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Misérable vengeur d'une juste querelle,

Et malheureux objet d'une injuste rigueur,

Je demeure immobile, et mon âme abattue

Cède au coup qui me tue.

Si près de voir mon feu récompensé,

Ô Dieu! l'étrange peine!

En cet affront mon père est l'offensé,

Et l'offenseur le père de Chimène !

 

Que je sens de rudes combats !

Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse :

Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :

L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras.

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,

Ou de vivre en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini.

Ô Dieu, l'étrange peine!

Faut- il laisser un affront impuni ?

Faut- il punir le père de Chimène ?

Père, maîtresse, honneur, amour,

Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,

Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.

L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.

Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,

Mais ensemble amoureuse,

Digne ennemi de mon plus grand bonheur,

Fer qui causes ma peine,

M'es- tu donné pour venger mon honneur ?

M'es- tu donné pour perdre ma Chimène ?

 

Il vaut mieux courir au trépas.

Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père :

J'attire en me vengeant sa haine et sa colère ;

J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.

A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,

Et l'autre indigne d'elle.

Mon mal augmente à le vouloir guérir ;

Tout redouble ma peine.

Allons, mon âme ; et puisqu'il faut mourir,

Mourons du moins sans offenser Chimène.

 

Mourir sans tirer ma raison !

Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!

Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire

D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!

Respecter un amour dont mon âme égarée

Voit la perte assurée !

N'écoutons plus ce penser suborneur,

Qui ne sert qu'à ma peine.

Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur,

Puisqu' après tout il faut perdre Chimène.

 

Oui, mon esprit s'était déçu.

Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse:

Que je meure au combat, ou meure de tristesse,

Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.

Je m'accuse déjà de trop de négligence ;

Courons à la vengeance ;

Et tout honteux d'avoir tant balancé,

Ne soyons plus en peine,

Puisqu' aujourd'hui mon père est l'offensé,

Si l'offenseur est père de Chimène.

 

Le Cid, acte I, scène 6, vers 291 à 350.

 

2. et 3.LA FONTAINE, Fables

   

Les Animaux malades de la peste

 

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés

                                                                      On n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie;

Nul mets n'excitait leur envie,

Ni loups ni renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie,

Les tourterelles se fuyaient;

Plus d'amour, partant plus de joie.

Le lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,

Je crois que le ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune.

                                   Que le plus coupable de nous                                  .

Se sacrifie aux traits du céleste courroux

Peut- être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements.

Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence

L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient- ils fait ? Nulle offense.

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le berger.

Je me dévouerai donc, s'il le faut; mais je pense

Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :

Car on doit souhaiter selon toute justice

Que le plus coupable périsse.

- Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;

Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce,

Est- ce un péché ? Non, non : vous leur fîtes, Seigneur,

En les croquant beaucoup d'honneur;

Et quant au berger, l'on peut dire

Qu'il était digne de tous maux,

Étant de ces gens- là qui sur les animaux.

Se font un chimérique empire. »

Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir

On n'osa trop approfondir

Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances,

Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,

Au dire de chacun étaient de petits saints.

L'âne vint à son tour et dit : « J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. »

A ces mots on cria haro sur le baudet.

Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal,

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable!

Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Fables, Livre VII, 1

 

                            Le Loup et le chien

 

Un loup n'avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire loup l'eût fait volontiers.

Mais il fallait livrer bataille;

Et le mâtin était de taille

A se défendre hardiment.

Le loup donc l'aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint qu'il admire.

« Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.

Quittez les bois, vous ferez bien:

Vos pareils y sont misérables, Cancres, hères, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? Rien d'assuré; point de franche lippée

Tout à la pointe de l'épée.

Suivez- moi: vous aurez un bien meilleur destin. »

Le loup reprit: « Que me faudra- t- il faire ?

- Presque rien, dit le chien, donner la chasse aux gens

Portants bâtons et mendiants;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire;

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons:

Os de poulets, os de pigeons;

Sans parler de mainte caresse. »

Le loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant il vit le col du chien pelé.

« Qu'est- ce là ? lui dit- il. - Rien. - Quoi rien ? – Peu de chose.

- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut- être la cause.

- Attaché ? dit le loup; vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? - Pas toujours, mais qu'importe ?

- Il importe si bien que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »

Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.

Fables, Livre I, 5

 

Le Corbeau et le renard     ( Lecture cursive )

 

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître renard, par l’odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage :

« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau,

Que vous êtes joli, que vous me semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le phénix des hôtes de ce bois. »

A ces mots le corbeau ne se sent plus de joie ;

Et pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l’écoute :

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »

Le corbeau, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

 

Jean de la Fontaine, Fables, I, 2 ( 1668 )

 

 

  VOLTAIRE, Dictionnaire Philosophique, article Beau, Beauté  ( Lecture cursive )

 

 

4. VOLTAIRE, Dictionnaire Philosophique, article Torture

 

"Dis- lui oui"   de BENABAR           ( Lecture cursive )                                                    

Je sais bien Muriel que ca n'me regarde pas
Tu l'as foutu dehors et je respecte ton choix
Mais il voudrait revenir d'accord j'insiste pas
C'est mon ami quand même non c'est pas lui qui m'envoie

Ca me fait de la peine, vous alliez si bien ensemble
Six ans de vie commune mais je veux pas le défendre
Avec tout ce que vous avez vécu, avoue que c'est dommage
Et j'te dis pas combien il souffre, ça serait du chantage

Muriel je t'en prie, je t'en supplie dis-lui oui
Dis-lui oui, oh oh oh oh oh, dis-lui oui !
Depuis que tu l'as quitté il habite chez moi
Je peux plus le supporter, Muriel aide- moi

Il veut toujours qu'on parle et qu'on parle que de lui
La discussion consiste à l'écouter, à dire oui
Le seul moment tranquille, c'est quand il t'écrit
Mais les poèmes de cinq pages après il me les lit

Il me raconte votre vie dans les moindre détails
Ce qui se passe dans votre lit depuis vos fiançailles
Je suis un gentleman, je répèterai pas, c'est intime
Rassure-toi Muriel... Espèce de p'tite coquine !

Dis-lui oui, dis-lui oui
Depuis que tu l'as quitté il habite chez moi
Je peux plus le supporter, Muriel aide- moi

Il va et vient la nuit, à n'importe quelle heure
Il fouille dans ma chambre pendant qu'je dors
J'ai frôlé la crise cardiaque j'en ai encore mal dans le bras
Il a fait semblant d'être somnambule pour que j'l'engueule pas

Tu sais c'est un mec bien mais j'veux pas t'influencer
Il gagne pas mal sa vie, à deux c'est mieux pour le loyer
Voyons les choses en face t'es pas non plus terrible
Regarde-toi dans une glace Muriel, faut être lucide !

Dis-lui oui, oh oh oh oh oh, dis-lui oui !
Depuis que tu l'as quitté il habite chez moi
Je peux plus le supporter, Muriel aide moi
Dis-lui oui, Dis-lui oui

Bon il a des torts, il t'a trompé c'est vrai
Avec ta mère, d'accord, mais ramène pas tout à toi
Muriel mon enfant je t'aide parce que je t'aime bien
Mais on s'en sortira pas si t'y mets pas du tien

Dis-lui oui, oh oh oh oh oh, dis-lui oui !
Depuis que tu l'as quitté il habite chez moi
Je peux plus le supporter, Muriel aide- moi
Dis-lui oui !

Compte- rendu de la conférence « Figures illustres » du Musée d’Orsay

11 janvier 2005

 

« Illustre » s’applique

 

Napoléon s’éveillant à l’immortalité ( 1845 )de François Rude

 

 

Napoléon est représenté

La sculpture en bronze a été commandée à l’occasion du retour de ses cendres par un de ses soldats de Côte- d’Or.

 

Hommage à Delacroix ( 1864 ) de Fantin- Latour

 

Peinture.

Portrait de groupe

 

 

Eloge funèbre de celui qui est en portrait au milieu de la toile ( sur le modèle d’une photographie de Delacroix par Nadar ).

Le peintre se distingue du groupe habillé bourgeoisement en noir par sa chemise blanche qui attire la lumière. Même si son visage reste flou, il arrive à attirer l’attention du spectateur. Il se proclame le successeur de Delacroix grâce à sa palette et aux fleurs.

En 1864, tout le monde reconnaissait Charles Baudelaire en bas à droite, James Whistler debout devant Fantin- Latour.

 

Le Docteur Péan avant l’opération d’Henri Gervex

 

Toile grand format. Mouvement pictural qui cherche à substituer aux saints de grands hommes, nouveaux saints laïcs.

 

 

Portrait du médecin qui explique l’utilisation de l’instrument qu’il vient d’inventer : la pince homéostatique. Il œuvre pour le bien public.

La médecine se pratique sans les précautions que va apporter Louis Pasteur ( pas de milieu stérile, les chirurgiens sont en habits ) mais sous anesthésie ( éponges dans le bocal au premier plan ).

 

Buste de Sarah Bernhard par Gérôme[1] ( 1895 )

 

Comédienne, première grande star, morte en 1923.

 

 

 

 

On vendait d’elle des photographies, des films.

La sculpture la célèbre grâce à la muse de la tragédie ( cothurnes, lèvres abaissées ) à ses pieds et aux putti.

Le marbre est peint : visage très blanc, chevelure rousse.

 

 

Autoportrait au Christ jaune de Paul Gauguin ( 1890 )

 

Paul Gauguin s’est représenté au milieu de ses œuvres.

 

Derrière Gauguin, deux de ses œuvres récentes. À gauche, Christ jaune, peint d’après une sculpture polychrome de Trémalo, près de Pont-Aven. À droite, une poterie- autoportrait, pot à tabac qui avait été offert à Madeleine Bernard avec une lettre expliquant qu’« il représentait vaguement Gauguin le sauvage » (elle l’avait refusé). Le four où a cuit la céramique représente l’enfer : Paul Gauguin avait abandonné sa famille pour se consacrer à la peinture et était très sensuel.

 

 

Paul Gauguin se montre comme un dieu incompris.



[1] Gérôme a aussi sculpté des gladiateurs, conservés au Musée d’Orsay, qui ont inspiré Ridley Scott pour Gladiator.

 

Haut de la page  

SEQUENCE 2 : Une Saison en enfer et Illuminations d'Arthur RIMBAUD      

 Novembre et décembre  2004

Objets d’étude

 

  • POESIE et BIOGRAPHIQUE

  • Histoire littéraire

  • Production et singularité des textes

  • Travail poétique du langage

  • Représentation de la modernité

  • Registres

Problématique

 

Comment se manifeste la révolte d’Arthur Rimbaud ?

Orientations  -  Objectifs

 

-          La constitution des recueils – Les titres des recueils - Les circonstances de l’écriture et de la publication

-          Les révoltes d’Arthur Rimbaud

-          La recherche d’une langue poétique nouvelle

-          Le poème en prose

Lectures analytiques

Œuvres Intégrales

Extrait 1 : pages 64- 65 Une Saison en enfer – Délires I  ( extrait )

Extrait 2 : pages 68- 77 Une Saison en enfer – Délires II ( extrait )

Illuminations

Extrait 3 : « Aube »

Extrait 4 : « Fleurs »

Extrait 5 : « Les Ponts »

Extrait 6 : « Génie »

Lectures cursives

et documents complémentaires

 

Extrait 7 : « Marine »

  • « Marine » de Paul Verlaine, Poèmes Saturniens ( 1866 )

  • « Brise marine » de Stéphane Mallarmé, Poésies ( 1887 )

  • Yatch approaching the coast de Joseph Turner ( 1835, Huile sur toile, Tate Gallery, London )

Exposés préparés par les élèves sur

Extrait 8 : « L’Éclair »

Extrait 9 : « Parade »

Extrait 10 : « Barbare »*

Documents complémentaires :

  •  « Ma Bohème » ( Poésies Complètes, page 136) 

  •  « Le Dormeur du val » ( octobre 1870, Poésies Complètes, page 132 ) 

  • Lettre à Paul Demeny, dite « Lettre du voyant » ( 1871, Poésies Complètes, pages 149 à 151 ) , Extraits « Du reste, libre aux nouveaux … en s’en clamant les auteurs »  ( page 149 ) et « La première étude de l’homme » ( page 150 ) … « où l’autre s’est affaissé. »    ( page 151 )

  • « Le bateau ivre », Extrait du début et de la fin

  • Sur le thème de l’aube : « J’ai vu le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette » de François- René de Chateaubriand ( Itinéraire de Paris à Jérusalem )

  • La parabole biblique des Vierges Sages et des Vierges Folles   ( Cathédrales de Strasbourg et de Magdebourg )

  • Apollon et Daphné ( Pollaiuolo , Le Bernin, Chassériau )

Activité proposée à la classe par le professeur

 

Spectacle de la Pie Rouge de Rouen  : Une Saison en enfer 

Lectures personnelles proposées

 

  • Les Jours fragiles de Philippe Besson, Julliard, 2004

  • La Rebelle de Benoît Duteurtre, Gallimard, 2004

  • Rimbaud le disparu de Jean- Jacques Lefrère, Fayard, 2001

  • Trafiquant d’âmes (  Télérama hors série ), 2004

  • Rimbaud le fils de Pierre Michon, Folio

Aube

 

J’ai embrassé l’aube d’été.

 Rien ne bougeait encore au front  des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes , et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassées, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

 

Fleurs

 

D’un gradin d’or, - parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, - je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures. Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau. Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

Génie

 

Il est l’affection et le présent puisqu’il a fait la maison ouverte à l’hiver écumeux et à la rumeur de l’été,lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations. Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.

Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie…

Et nous nous le rappelons et il voyage … Et si l’Adoration s’en va, sonne, sa promesse sonne : « Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C’est cette époque- ci qui a sombré ! »

Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaietés des hommes et de tout ce péché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé.

O ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.

O fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !

Son corps ! le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !

Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevées à sa suite.

Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.

Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.

O Lui et nous ! l’orgueil plus bienveillant que les charités perdues.

O monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !

Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et, sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

 

A moi. L'histoire d'une de mes folies.

     Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

     J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

     Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

     J’inventai la couleur des voyelles !  - A noir, E blanc, I rouge, 0 bleu, U vert. - je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

     Ce fut d'abord une étude .J’écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable, je fixai des vertiges. [ …]

     La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe.

     Je m'habituai à l'hallucination simple: je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac; les monstres, les mystères; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi.

     Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots !

     Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J’étais oisif, en proie à une lourde fièvre: j'enviais la félicité des bêtes, - les chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité!

     Mon caractère s'aigrissait, je disais adieu au monde dans d'espèces de romances [ ... ] .

     Je devins un opéra fabuleux: je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur: l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.

     A chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. [ ... ]      

     Aucun des sophismes de la folie,  la folie qu'on enferme, n'a été oublié par moi: je

pourrais les redire tous, je tiens le système.

     Ma santé fut menacée. La terreur venait. je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’ étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons.

     Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau. Sur la mer, que j'aimais comme si elle eût dû me laver d'une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice. J’avais été damné par l'arc- en- ciel. Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver: ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté.

                              Une Saison en enfer, Délires II.

 

« [ ... ]Lui était presque un enfant ... Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite. J'ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde, je vais où il va, il le faut. Et souvent il s'emporte contre moi, moi, la pauvre âme. Le Démon ! - C'est un Démon, vous savez, ce n'est pas un homme.

« Il dit: « Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vouloir une position assurée. La position gagnée, cœur et beauté sont mis de côté : il ne reste que froid dédain, l'aliment du mariage, aujourd'hui. Ou bien je vois des femmes, avec les signes du bonheur, dont, moi, j'aurais pu faire de bonnes camarades, dévorées tout d'abord par des brutes sensibles comme des bûchers... »

« Je l'écoute faisant de l’infamie une gloire, de la cruauté un charme. « Je suis de race lointaine : mes pères étaient Scandinaves : ils se perçaient les côtes, buvaient leur sang. -Je me ferai des entailles par tout le corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux comme un Mongol : tu verras, je hurlerai dans les rues. Je veux devenir bien fou de rage. Ne me montre jamais de bijoux,  je ramperais et me tordrais sur le tapis. Ma richesse, je la voudrais tachée de sang partout. Jamais je ne travaillerai ... » Plusieurs nuits, son démon me saisissant, nous nous roulions, je luttais avec lui ! ‑ Les nuits, souvent, ivre, il se poste dans des rues ou dans des maisons, pour m'épouvanter mortellement. - « On me coupera vraiment le cou ; ce sera dégoûtant. » Oh! ces jours où il veut marcher avec l'air du crime!

« Parfois il parle, en une façon de patois attendri, de la mort qui fait repentir, des malheureux qui existent certainement, des travaux pénibles, des départs qui déchirent les cœurs. Dans les bouges où nous nous enivrions, il pleurait en considérant ceux qui nous entouraient, bétail de la misère. Il relevait les ivrognes dans les rues noires. Il avait la pitié d'une mère méchante pour les petits enfants. – Il s'en allait avec des gentillesses de petite fille au catéchisme. - Il feignait d'être éclairé sur tout, commerce, art, médecine. - Je le suivais, il le faut ! »

Une saison en Enfer, Délires I

../Images Hypocrite/Apollon et Daphné d'Antoine Pollaiuolo ( Vers 1470- 1480 ) National Gallery Londres       ../Images Hypocrite/Apollon et Daphné du Bernin ( 1622- 1623 Villa Borghèse, Rome )      ../Images Hypocrite/Apollon et Daphné de Théodore Chassériau ( avant 1846 ) Louvre

Apollon et Daphné

par Antoine Paulaiuolo, Le Bernin et Théodore Chassériau

../Images Hypocrite/Vierges sages Cathédrale de Strasbourg

Vierges sages de la Cathédrale de Strasbourg

 

../Images Hypocrite/Yacht approaching the coast de joseph Turner ( 1835, Huile sur toile, Tate Gallery, London )

 

Yacht approaching the coast

de Joseph Turner

 

SEQUENCE 3  : Jean le Bleu ( 1932 ) de Jean GIONO                                                                     

Objets d’étude

CONVAINCRE, PERSUADER ET DELIBERER

LE BIOGRAPHIQUE

Registres lyrique, pathétique, tragique et comique

Problématique Quels sont les objectifs littéraires de Jean Giono quand il écrit Jean le Bleu en 1932 ?
Orientations

·         Structure du roman : le récit de la jeunesse et les récits, la structure interne des récits, les temps et la durée, les lieux

·         Le titre et sa signification, la couleur bleue

·         Spécificité du roman, conte poétique qui s’interroge sur l’écriture et la formation de l’écrivain

·         La lecture autobiographique : le pacte autobiographique, l’énonciation, la distance amusée de l’écrivain

·         La figure du père

·         Des personnages ordinaires ?

·         Une écriture en création : langues française et occitane, latinismes, néologismes – jeu de registres

·         La sensualité de Jean : le goût des comparaisons et des métaphores, une vision du monde

·         La dénonciation de la guerre

Lectures analytiques
  1. Incipit ( du début à « qui faisait des miracles » )
  2. La dame du mur, chapitre IV ( « Au-dessus de l’atelier … mes yeux éblouis » )
  3. La lettre du prêtre, chapitre VI
  4. La dénonciation de la guerre, chapitre IX ( « Mon pauvre Louis ! … celui qui dictait. » )
  5. Un récit dans le récit : « Le boulanger, le berger, Aurélie » ( VII )
Documents complémentaires

Cartes : Provence et  Haute- Provence

La passion pour les arbres : l’automne dans Un Roi sans divertissement

Le Chant du monde, V

GT sur la dénonciation de la guerre

La Chute d’Icare ( chapitre IX )

Comparaison de la dernière page et de celle de Germinal d’Emile Zola

Activités proposées à la classe par le

professeur

 

        Réalisation de notes pour l’édition du Livre de poche : vocabulaire, syntaxe empruntés à l’occitan, néologismes et latinismes – explicitation des citations littéraires et en particulier, bibliques

      Adaptation cinématographique de Marcel Pagnol d’un chapitre de Jean le Bleu : La Femme du boulanger ( 1938 ) avec Raimu et Ginette Leclerc. 

 

Travaux personnels
  • Plan des maisons autour de la cour aux moutons
  • Recherche sur la couleur bleue ( Bleu de Michel Pastoureau, Internet )
  • Caractérisation de la figure paternelle
Lectures

Sophie CHERER,  L’Enchanteur ( Livre de     Poche ) : une enquête dans le milieu des amis de Jean Giono

Liste « Le Biographique »

Un Roi sans divertissement de Jean Giono

Jean le Bleu ( 1932 ) de Jean GIONO

 

Notes pour la lecture

 

J’explique et je glose ici les mots et les expressions qui m’ont paru anciennes, rares ou intéressantes pour l’étude de l’œuvre complète en classe de première. Si vous voulez ou devez en ajouter d’autres, repérez- les, expliquez- les et confiez- moi vos recherches afin qu’elles soient diffusées à chacun. Ce document est donc en devenir.

Les références de pages renvoient à l’édition du Livre de poche n°3649 ( octobre 2001 ).

 

Pages

 

 

5

« Les hommes de mon âge, ici, se souviennent du temps où la route qui …  »

Jean Giono, né en 1895, a 37 ans. La notation, qui ouvre le livre, est intéressante pour l’Objet d’étude « Le biographique ». On y trouve dans l’énonciation :  la première personne du singulier, garante du pacte autobiographique[1] et une distance entre le présent de l’homme assis à sa table d’écrivain ( présent de l’indicatif : « se souviennent » ) et le passé qu’il raconte ( imparfait passif de l’indicatif : « était bordée » ).

 

Sainte- Tulle, mont Genèvre 

Les noms de lieu sont réels : le livre est situé dans la réalité. Vous pouvez vous reporter à la carte en annexe.

Jean Giono a passé toute sa vie à Manosque et a situé presque tous ses romans en Provence et Haute- Provence.

Le Piémont, région italienne est tout proche. Jean Giono, le père de l’écrivain est piémontais d’origine.

 

« une épaisse rangée de peupliers »

Jean Giono aime les arbres. Si vous y prêtez attention, vous en verrez beaucoup dans le livre. Cf. aussi les textes complémentaires.

Il leur accorde une vie autonome, des pouvoirs qui les apparentent souvent à des personnages du récit.

 

« des pantalons housards »

Des pantalons de hussard, soldat de cavalerie légère. Ils rentraient dans les bottes.

 

« ses tape- culs »

Le tapecu est une balançoire à bascule. Par dérision, le mot désigne une voiture très dure, qui cahote beaucoup ( Le Littré )

6

« qui esplandissaient »

Le verbe occitan esplandir ou espandir signifie : « étendre, épandre, répandre, étaler ; divulguer ; épanouir » ( Dictionnaire de Louis Alibert ).

Jean Giono crée son écriture en utilisant plusieurs langues. A la même époque, Jean Renoir agit de même au cinéma, suivi par les cinéastes du réalisme italien.

7

« C’est un romagnol »

La Romagne est une région d’Italie. Est romagnol qui l’habite.

 

« dans l’autre main, le tranchet »

Outil de cordonnerie pour trancher le cuir.

On voit encore sur le bureau de Jean Giono dans sa maison de Manosque un marteau qui sert de presse- papiers à une pile de feuillets mais l’écrivain avait noté dans son Journal en 1944 : « J’ai le malheur de ne pas avoir conservé les outils de mon père. Je me souviens de son vieux marteau où il avait laissé la trace de ses mains. Le manche en était creusé en deux volutes. Il y avait aussi ses alènes et ses tranchets. Tout ça a été bêtement vendu. Je me souviens que j’y ai pensé à ce moment- là. Mais j’étais loin de me douter combien ces outils me seraient chers maintenant et quel réconfort ce serait pour moi de mettre mes mains dans ces chers traces. » ( Bibliothèque de La Pléiade )

 

« sur le mur à pleurer »

 

 

 

« porca Madona »

Il existe à Jérusalem un Mur des Lamentations, vestige du temple construit par Salomon ( Xeme siècle avant J.C ). Le père de Jean Giono est un grand lecteur de la Bible.

8

« des Romagnol et des Canavezzani »

Le pluriel "Romagnols" a été rétabli par Robert Ricatte pour la Pléiade, Le Livre de Poche présente une coquille.

La région appelée le Canavèse (Canavezzo), dont est originaire le grand-père de Giono, désigne, je cite la note de R.Ricatte, la « partie du
Piémont comprise entre la Serra d'Ivrea et la cours inférieur de la Doire Baltée, de Mazze jusqu'à son confluent avec le Pô ». « Canavezzano » est
l'adjectif dérivé, « Canavezzani » en est le pluriel.

 

« des parties de mora »

 

9

« fumer à la posette »

Il faut comprendre que le père de Jean laissait sa pipe posée fumer seule.

 

Un cornet de tabac

Le tabac, vendu au poids, était emballé dans une feuille de papier roulée en cône. Les fumeurs vidaient son contenu dans une blague ( petit sac ).

11

« Il s’embroncha »

 

Le verbe occitan « enbroncar » signifie : « heurter » et au figuré, « s’irriter, se renfrogner ».

 

« boccia »

 

 

Chorges, Remollon

Vous pouvez vous reporter à la carte ( à l’est de Gap ).

 

« diligences, , patache »

 

« tilbury »

Voitures publiques pour les voyageurs. La patache a la réputation d’être peu confortable.

Cabriolet léger à deux places

12

« le postillon »

Le postillon conduit les voyageurs des voitures dans un système de relais qu’on appelait la poste. A chaque relais de poste, on changeait les chevaux.

13

« Il tira un scapulaire d’étoffe où saignait un cœur couleur d’orange »

« Deux petits morceaux d'étoffe, attachés l'un a l'autre par deux rubans que les carmes bénissent et font porter à l'honneur de la sainte Vierge, en vertu d'une vision de Simon Stock, carme anglais du XIIIe siècle. » ( Le Littré ) Il s’agit d’un objet de piété qui accorde la protection divine à celui qui le porte.

 

Suza

Susa, en Italie, au débouché du mont Genèvre. Voir la carte. Suse en français, comme L’Iris de Suse

14

« comme du canon d’une burette »

Le canon est le col d’un récipient et la burette, un petit vase à goulot où l'on met du vinaigre, de l'huile ou d’autres liquides.

15

« atteindre au rythme vélivole »

L’adjectif vélivole est un latinisme. Il signifie :  « qui va, qui vole avec la voile ». L’écriture gionienne est aussi jeu sur les registres de langue.

16

« ma lavallière »

 

Cravate à large nœud flottant

Pages 21, 25, 76 Distance humour

18

« petits cailloux plantés de champ »

Plantés sur la partie fine, ce qui augmente le travail en diminuant la surface couverte.

23

« en poult- de- soie »

« Etoffe de soie unie et sans lustre, dont le grain est gros comme celui du gros de Naples, et moins serré que celui du gros de Tours » ( Le Littré )

On écrit aussi « pout » ou « pou ». L’origine en serait la ville de Padoue en Italie.

27

« l’entrebâil de la porte »

Le mot occitan « entrebadalh » est l’équivalent du français « entrebâillement »

28

« claquoir »

Le claquoir est un instrument formé de deux planchettes qui permet de donner un signal.

 

« cette épaisse saladelle »

Diminutif occitan en « ella » du français « salade »

 

« Elle était en pierre à tombe toute pertuisée »

« Pertuiser » est un terme français ancien pour dire « percer ».

32

« Louisa seconde ballait de la tête en mesure »

Le verbe occitan « balar » signifie « danser ». Le français connaît « baller » pour « osciller ». Jean Giono joue avec les deux langues.

33

« sur les aires à blé »

« Surface unie et dure où l'on bat les blés. » ( Le Littré )

34

Bakounine, Jean Grave, Laurent Tailhade, Proudhon, Blanqui

Grandes et petites figures du socialisme.

En France, Auguste Blanqui ( 1805- 1881 ) fut l’un des chefs de la révolution de 1848, Pierre Proudhon (1809- 1865) fut un théoricien, proche de l’anarchie.

Le russe Mikhail Bakounine fut l’un des chefs de l’Internationale puis un théoricien de l’anarchie.

39

« Camarade, dit l’homme, ça sera comme le jour du Jugement dernier »

Le Jugement dernier est évoqué dans la Bible dans le Livre de Daniel, l’Evangile de Saint Matthieu et l’Apocalypse de Saint Jean : à la fin du monde, les tombeaux s’ouvriront et les morts, réveillés par les trompettes des anges, seront jugés. Les damnés seront précipités en enfer.

Il s’agit ici d’une métaphore pour ce que les anarchistes appellent plus communément « le grand soir », le moment où, avec la propriété et les fortunes, disparaîtront les inégalités sociales.

41

« en les limant avec son tiers- point »

Lime à section triangulaire.

43

« Galine »

Poule, en occitan

48

«  Ligneul »

Fil enduit de poix utilisé par les cordonniers

49

« Coua, coua »

Décidément imite le cri du corbeau devant l’abbé de l’église Saint- Sauveur. Il assimile les prêtres, vêtus d’une soutane noire à ces oiseaux ,comme le font les républicains et les anarchistes. Décidément et Madame- la- Reine se feront aussi un plaisir de se moquer de la riche Madame Burle ( chapitre IV, « Le grand d’Espagne » ).

 

« mais luisante »

Le tissu de la queue- de- pie, habit de cérémonie à longues basques, était usé. Avec sa « figure blondasse » et son habit noir, il a aussi tout de la pie.

54

« une vieille femme avec des roupies »

Notation familière. Nous constatons encore le jeu de registres.

57

Reillane, Grambois

Voir la carte.

66

« Job, il me disait, Job ! Il avait de grandes plaies …»

Job est un personnage de la Bible dont la foi est mise à l’épreuve par Dieu. L’histoire de ses épreuves occupe le Livre de Job. Homme riche et pieux, Job est soudain frappé par le malheur : meurtre de ses valets, massacre de ses troupeaux, mort de ses enfants. Il est frappé de la lèpre par Satan et arrive au dernier stade de l’abjection et de la pauvreté en vivant sur un tas de fumier. Dieu qui, défié par Satan, avait mis Job à l’épreuve, le restaure dans sa famille et son bonheur. « Dieu a donné, Dieu a repris », double mystère de la souffrance et de Dieu. Dans le jardin, la rose pousse sur le fumier comme la foi de Job.

Le père de Jean Giono évoque les plaies de la lèpre.

 

« Il aimait les épileptiques. »

Un épileptique subit des crises convulsives avec perte de connaissance.

Goliath est un personnage de la Bible, guerrier philistin géant opposé au jeune David, berger juif et futur roi. Vous savez que David abattit Goliath d’une pierre de sa fronde.

Son nom, Voltaire, est amusant dans sa situation. En effet, l’écrivain du XVIIIeme siècle s’est moqué des convulsionnaires jansénistes du cimetière Saint- Médard dans son Dictionnaire Philosophique, à l’article « Convulsions »

67

« porcatier »

« Marchand de cochons, charcutier » en occitan.

68

Jean

Le prénom du personnage est celui de l’auteur. C’est une des clauses du pacte autobiographique mis en évidence par Philippe Lejeune.

82

« fascine »

Latinisme pour « fagot ».

83

« Je me suis mis en bourgeois »

Les vêtements sont alors des indices sociaux forts.

 

« bon biais »

En occitan, « bonne allure ».

 

« J’ai amené la « jardinière » »

Voiture à deux ou quatre roues des maraîchers.

85

« cardeline »

« tarare »

Nom occitan du chardonneret.

Instrument qui sert à vanner les grains.

86

« vénusté »

Latinisme : « grâce, élégance ».

89

Mirabeau

Voir la carte.

90

« le jeune Costelet se tira un coup de fusil dans la ganache. »

La ganache est, en français et en occitan, la mâchoire inférieure du cheval.

 

« il charruait les campas »

Le « campat » est, en occitan le contenu d’un champ.

91

« Vernet de Plombières », « Marguerite du Bachas »

Mode toponymique : la personne est désignée par sa terre. Il existe d’autres modes : par sa filiation ( « la mort du Charles du charron », page 93 )ou pour les femmes, par le nom du mari mis au féminin              ( Massote est Madame Massot ).

 

« gerbier »

Meule de gerbes.

94

 

Le curé procède à une cérémonie de purification par le feu.

98

Le serpent et l’ange

L’homme, comme le serpent ne conçoit le monde que par ses sens mais par eux, il l’enserre aussi.

99

« Porte ces bigornes »

Une bigorne, mot emprunté à l’occitan, est une enclume.

100

« le fousse- fou de sa jupe »

Jean Giono invente un mot par onomatopée. La langue de l’écriture a de multiples ressources.

111

L’Iliade

La lecture va transformer le monde : la moisson est décrite comme une bataille entre les Grecs et les Troyens.

113- 114

« La voix de l’homme noir »

La lecture est un plaisir sensuel pour Jean Giono. Elle est comparable à l’odeur des femmes parce qu’elle permet de sentir et d’aimer  mais elle lui est supérieure en ce qu’elle crée un monde.

120

« Il se remontait les pantalons »

Tournure réflexive occitane. « Pantalons » comme « ciseaux » est toujours au pluriel parce que ce sont des paires.

127

« saurisson »

 

128

« plonges »

 

149

« Quand il entra, il était redevenu mon bon père aux yeux jaunes »

Jean Giono utilise un épithète homérique.

 

 

Le retour du père et le retour à Manosque sont racontés avec un regard neuf : Jean est devenu un adulte. Il voit la vieillesse de son père, la cour aux moutons n’est plus la même

157

« Pour moi, plein de mon village des champs, bruissant d’oiseaux, de brebis et d’odyssée »

Un résumé du personnage et de son livre.

 

« tzia négresses »

 

167

« mamé est malade »

La « mamé » est la grand- mère en occitan.

173

« les ouvrières des ateliers pimpées de neuf. »

Une création à rapprocher de « pimpantes » ( de l’occitan « pimpar », se parer )

177

L’attitude du maçon

Le maçon s’empare des cierges et des morceaux de pain. Il peut s’agir de petits profits qu’il légitime par son statut de baptisé : il figure sur les registres paroissiaux. Il peut s’agir aussi de pratiques magiques : « Laisse, garçon, c’est pas pour le pain, c’est pour la bénédiction. Si tu savais comme j’aime la bénédiction. »

198

«  dans une banque »

Elément biographique.

199

« Aux rois qui guérissaient les écrouelles »

 Au jour de leur sacre, les rois de France pouvaient guérir les malades en les touchant.

208

« C’était une poésie de saint François à sainte Claire »

Sainte Claire a fondé en 1212 à Assise une communauté de sœurs, l’ordre des Pauvres Dames avec l’aide de Saint François. Celui- ci est aussi l’auteur de poèmes sur l’amour de Dieu pour ses créatures, les Fioretti

Franchesc s’appelle ainsi en souvenir de saint François ( page 196 ). Sa mère s’était identifiée à Sainte Claire dans un amour pur et naturel, sur la colline de Fiesole, qui s’oppose à son mariage avec « Monseigneur » Odripano : « Je t’ai achetée, toi et l’enfant ensemble, mais il faut qu’on obéisse. »         ( page 185 )

217

La Chute d’Icare

Icare est un personnage légendaire. Fils de l’architecte Dédale qui avait construit pour le roi Minos en Crête le labyrinthe destiné au Minotaure, il voulut en sortir en volant. Il se confectionna des ailes avec de la cire et des plumes mais pris d’orgueil, il vola trop haut et trop près du soleil qui fit fondre la cire et provoqua sa chute et sa mort dans la mer qu’on appelle aujourd’hui Icarienne.

 

 

Les récits dans le récit

 

 

La présentation sensuelle et panthéiste du monde-Le goût des comparaisons et des métaphores

 

Pages

 

Commentaires

10

« Des mots tombaient … des étendards de sable »

Les mots et l’eau

La maison et la terre

Le père et le monde

19

Sœur Dorothée « devenait un monde noir bossué de montagnes et de collines, creusé de vallées sèches et  silencieuses, sans eau, sans arbres, toute déserte et comme détestée. Seul vivait le monde heureux de son visage … vaste océan d’herbes mûres ».

Document annexe : le début de Le Lys dans la vallée de Balzac.

21

 

Sœur Clémentine = une voiture

23

 

Le couvent comme une bête

45

 

Le vent = un oiseau

46

 

La dame du mur

47

 

L’homme- fleur

85

 

Les maisons qui clignent de l’œil et le clocher

86

« la nuit précoce d’hiver … la nuit sur la mer »

La nuit comme oiseau, la terre comme mer

87- 89

« Dans le serpent »

« voir, à la place du ruisselet, un grand fleuve au-delà des mers »

Le figuier serpent

Le monde derrière le monde, le jeu de la vie

89

« Puis le temps se mit à ronronner … printemps. »

Le temps- chat

92

 

Compréhension de la nature

91

« Samedi alors, le vent en plein … les campas. »

Le vent comme un homme

96- 97

« Il avait eu un élan … dans sa chair . »

Le serpent

107

« On entendait … sous les buissons. »

La colline- chat

109

« le long feulement de la terre »

 

118 - 139

La femme du boulanger, un apologue

 

142- 143

La terre- martyre

 

153

« Son mari avait une petite voix jaunâtre comme du lait de hareng »

 

169

« La nouvelle était là avec ses grandes ailes d’océan, de Mexique et de beaux labours. »

 

 

Clara, la femme- jument

 

172

« il faisait un temps … à dormir dans le gel. »

Le climat - bateau

173

le museau des chaussures de la Mexicaine ( cf. plus haut page 154, « des petits souliers pointus comme des museaux de rat » )

 

175- 176

 

Gonzalès est décrit comme la nature + page 178 « l’échine montagnarde de Gonzalès »

188

« Je me reculais … sans soleil et sans ruisseau. »

Le visage de la mère de Franchesc Odripano et les quatre saisons du monde

189

« il n’avait plus son visage d’autrefois … dessous sa barbe. »

Le visage de Décidément et les plantes

 

« Elle avait perdu … sans rien laisser d’elle- même. »

La Mexicaine et un arbre

191- 192

« La main était longue et fine …les eaux du destin. »

La main de Franchesc Odripano et une montagne

 

La couleur « Bleu »

 

Pages

 

6

le chaud  et tablier du père

10

« le grand cyclone bleu de la liberté »

16, 25

la lavallière

19

« l’ombre bleue » cf. Monet

41

aile de mouche

42,44

« couleur grise et rouge de la douleur »

73

bleu de fer

78

rouge de la bête maladie

79

 

89

«Mes mains étaient bleues de froid. »

97

« Sa peur [ le serpent ] était une sinuosité bleue. »

105

« et puis la couverture bleue à campanules »

108

« Les nuits étaient illuminées du reflet bleuâtre de la terre »

155

la grosse bague bleue de Gonzalès

167

le costume du petit de la mère Montagnier : « Il avait une blouse de velours bleu de roi et un grand col en dentelle. »

173

la femme du notaire : « son visage, bleu de ses larges yeux cernés se balançait comme la pointe transparente d’une flamme. »

178

« le reflet bleuâtre de Clara »

184

« les murs de la chambre étaient maintenant crémeux et bleutés comme une belle profondeur de lait. »

195

les yeux de Franchesc Odripano : « Ils étaient bleus, bleus comme les miens. » + l’encre bleue de la lettre qui appelle la mort

198

Jean Giono engagé dans une banque : « le distributeur de hasard m’avait choisi le comptoir d’escompte où la livrée était bleue. »

199

la part de Jean libre : « J’avais fait deux parts de tous ses rouages. Il y avait vingt ou trente petites roues dans ma tête à qui j’avais donné le travail de comprendre la politesse digne et la belle écriture. Toute cette partie du mécanisme on l’appelait : « Viens ici » et ça gagnait trente francs par mois, et ça servait à acheter des pommes de terre.

La grande part, nul n’y touchait. Elle s’appelait Jean le Bleu. On aurait bien voulu l’atteindre et l’enfermer dans la livrée qui saluait les mesdames. Mais, c’était trop tard. Déjà le visage du mur, Décidément et Madame- la- Reine, Anne et la fille au musc, tous ceux- là l’avaient de ronde en ronde tiré au large des beaux prés. Franchesc Odripano lui avait donné les éperons en ailes  d’hirondelles, et maintenant elle était en selle sur le cheval. »

 

Comment se justifie la présence de la couleur « Bleu » dans le titre et le roman ? ( dictionnaire et Google, France, « Symbolique des couleurs » )

Valeur affective – Expressions figées – Titre ( couleurs assez courantes dans les titres, = débutant, yeux, costume, costume banque, uniforme ) – Symbolique de liberté et de rêve - Provence

 

Séquence n°3 : Jean le Bleu de Jean Giono

Texte n°1

 

CHAPITRE PREMIER

La route aux peupliers. - « Sire. » Djouan. – Le scapulaire.

 

Les hommes de mon âge, ici, se souviennent du temps où la route qui va à Sainte‑ Tulle était bordée d'une épaisse rangée de peupliers. C'est une mode lombarde de planter des peupliers le long des routes. Celle‑ là s'en venait avec sa procession d'arbres des fonds du Piémont. Elle chevauchait le mont Genèvre, elle coulait le long des Alpes, elle venait jusqu'ici avec sa charge de longues charrettes criantes et ces groupes de terrassiers frisés qui marchaient à grands pas en faisant flotter des chansons et des pantalons housards. Elle venait jusqu'ici mais pas plus loin. Elle allait avec ses arbres, ses tape‑culs et ses Piémontais jusqu'à la petite colline de Toutes- Aures. Là, elle regardait par là- bas derrière. Ce qu'elle voyait, de là, c'était dans les fonds brumeux le poudroyant Vaucluse, boueux et torride, fumant comme une soupe aux choux. De là, ça sentait le gros légume, le riche et la plaine. De là, par beau temps, on voyait l'immobile pâleur des fermes fardées de chaux et le lent agenouillement des paysans gras dans l'alignée des serres à primeurs. De là, par jour de vent, montait l'odeur bouillonnante des lourds fumiers et le corps déchiqueté et sanglant des orages du Rhône. Les peupliers s'arrêtaient ici. Les charrettes coulaient à gros hoquets dans la gueule des auberges de roulage avec leur chargement de farine de maïs et de vin noir. Les terrassiers disaient: « Porca madona », ils éternuaient comme des mulets à qui on souffle de la fumée de pipe et ils restaient de ce côté- ci de la colline avec les peupliers et les charrettes. La grande auberge s'appelait : « Au territoire de Piémont. »

Ici, les terres étaient, à l'époque, des prés et de doux vergers qui esplandissaient en un printemps magnifique dès que le chaud remontait la Durance. Ils étaient dressés à connaître l'approche des grands jours. A quoi ? On ne sait pas ; à quelque cri d'oiseau, ou bien à cette flambée verte qui illuminait les collines aux soirs d'avril. Le tout est qu'ils commençaient à tressaillir quand le givre était encore dans l'herbe et, un beau matin, juste au moment où le chaud, tout bleu, pesait sur la Durance charnue, les vergers habillés de fleurs chantaient dans le vent tiède. Ça, nous l'avons tous vu quand nous n'étions encore que des enfants noirs, en blouse d'école.

Je me souviens de l'atelier de mon père. Je ne peux pas passer devant une échoppe de cordonnier sans croire que mon père est encore vivant, quelque part dans l'au‑ delà du monde, assis devant une table de fumée, avec son tablier bleu, son tranchet, ses ligneuls, ses alènes, en train de faire des souliers en cuir d'ange, pour quelque dieu à mille pieds.

Je connaissais les pas nouveaux dans l'escalier, j'entendais ma mère qui disait en bas :

« C'est au troisième, montez, vous verrez la lumière. »

Et la voix qui répondait:

« Grazie, signora. »

Et puis les pas.

Ils trébuchaient tous sur cette marche de grès, en arrivant presque au premier. Le palier tout descellé cliquetait sous les gros souliers. Les mains s'appuyaient aux deux murs dans l'ombre.

« En voilà un », disait mon père.

L:homme cherchait la poignée de la porte. Elle était cachée et, un peu folle, elle n'ouvrait pas du premier coup.

« Putana !

- C'est un romagnol », disait mon père.

Et l'homme entrait.

Je me souviens qu'il leur donnait toujours la chaise près de la fenêtre, puis qu'il relevait ses lunettes; il se mettait à parler en italien à l'homme assis, carré, les mains aux cuisses, tout parfumé de velours neuf et de vin. Des fois, c'était long. Des fois, le sourire venait presque tout de suite. Mon père parlait sans gestes, ou bien à gestes lourds, parce qu'il avait un soulier dans une main et dans l'autre main le tranchet. Il parlait tant qu'il n'avait pas vu le sourire. L’autre avait beau sortir des papiers, taper du dos de la main sur les papiers.

« Porca di dio ! »

Tant que le sourire n'était pas venu, mon père parlait et, des fois, l'autre disait alors dans un souffle:

« Ché belezza ! »

Puis, il souriait. [ … ]

D'abord le sourire. Ensuite, mon père écrivait des lettres au roi d’Italie. A cette époque, j'avais grande confiance aux lettres au roi d’Italie. J’admirais cette humble planche de cordonnier, cet encrier d'un sou, ce porte‑ plume où la plume était liée au bois par une soie de porc, et puis la main de mon père toute mâchurée d'égratignures noires et qui tournait lourdement en écrivant « Sire ».

Maintenant, je sais, père, c'est toi seul qui faisais les miracles

 

Questions préparatoires pour le 18 I :

Incipit

Le début et la fin d’un roman ou d’une nouvelle sont des lieux stratégiques : leur structure traditionnelle ( état initial, perturbation, péripéties, état final – cf. GREIMAS ) met en valeur

l’exposition et le dénouement de l’histoire racontée. Dans l’art oratoire et le théâtre, ce sont aussi des lieux privilégiés du discours : exorde et péroraison, exposition et dénouement.

 

OBJECTIFS SAVANTS

 

L’incipit = « Ici commence » en latin désigne le début d’un texte ( c’est aussi le premier vers d’un texte poétique servant de titre quand l’auteur n’en a pas donné ).

Le seuil du roman ou de la nouvelle est un moment sensible :

·        la tonalité générale du livre est donnée : un texte poétique et un hymne à la nature

·        les personnages sont présentés dans leur milieu : le père et les Piémontais (  = histoire d’une origine )

·        mise en place du cadre spatio-temporel : cadre qui contribue à créer l’illusion réaliste   ( contraste Provence et Vaucluse  ) mais peut aussi être symbolique ( il correspond à Jean Giono énonciateur = son pays )

·        le début peut se situer en plein cœur d’une action déjà commencée : in medias res dans un puissant effet de dramatisation

·        l’entrée du héros, immédiate ou retardée est attendue par le lecteur : « je, on, nous »

·        l’auteur peut annoncer sa conception du genre et se situer, éventuellement de manière critique ou ironique dans l’histoire littéraire : ici, autobiographie  ( une double énonciation ) + poétique ( traits oraux, création d’une langue  ), hymne au père et à la nature

·        contrat, pacte autobiographique ( aucun engagement, 1ere personne ) mais plus référentiel ( éléments biographiques )

 

L’incipit a donc une valeur dramatique et poétique mais il ne constitue pas une introduction : le sens de l’œuvre reste à  construire à partir de toutes les dimensions du livre. L’auteur s’y joue des attentes du lecteur.

 

Pour le 21 I :

 

 

Séquence n°3 : Jean le Bleu de Jean Giono

Texte n°2

CHAPITRE QUATRE

Le visage du mur.

Au- dessus de l’atelier de mon père était un vaste grenier sonore comme une cale de navire. Une large fenêtre, dominant toute la cour aux moutons, permettait de voir, au- delà des toits, par là- bas loin, le scintillement de la rivière, le sommeil des collines, et les nuages qui nageaient comme des poissons avec de l’ombre sous le ventre. On ne pouvait vivre dans le bas de notre maison qu'en rêvant. Il y avait trop de lèpre de terre sur les murs, trop de nuits qui sentaient le mauvais champignon, trop de bruits dans l'épaisseur des pierres. La tranquillité, on ne l'avait qu'en partant de cette maison, et, pour partir, on pouvait se servir de ces bruits, de ces nuits, de ces visages étranges que l’humidité dessinait sur les murs. On pouvait se servir de la large fenêtre.        [ … ]

L’humidité montait dans les murs jusqu'au grenier. Du côté qui regardait le nord donnait une ombre grise où parfois, même en plein jour, passait l'éclair blême d'un rat. Je regardais souvent ce mur. Il fallait d'abord laisser les yeux s'habituer. Je sentais mon regard qui entrait de plus en plus profond dans l'ombre. C'étaient comme des épaisseurs et des épaisseurs de ciel qu'il fallait traverser avant d'atteindre le pays. Peu à peu j'arrivais à un endroit où l'ombre s'éclaircissait, une sorte d'aurore montait le long du mur du nord, et je voyais « la dame ». C'était une tache de moisissure. Elle avait un visage ovale et un peu gras. Elle était verte, mais, le plus vert, c'était dans ses yeux, et toute la couleur de sa peau ne devait être qu'un reflet, un suintement lumineux de son regard. A la place de sa bouche, le mal du mur était allé profond jusqu'à la brique, et c'était là rouge et charnu comme de la vraie chair. Elle était autoritaire et dure à la fois pour elle‑ même et pour moi. Elle cachait volontairement au fond de l'ombre moisie ces yeux verts et cette bouche que je désirais mais elle y restait toute seule, et pourtant elle savait bien que tout le monde l'aurait aimée si elle s'était montrée au jour. Elle m'imposait tous mes rêves en me regardant droit dans les yeux. Certes, à partir de moi, l'émotion de son regard s'en allait à travers ma tête en des jaillissements que je commandais seul, qui fusaient vers le vent ou vers le pas mystérieux dans l'épaisseur des murs, mais la pierre jetée dans cette flaque d'eau calme que j'étais c'était elle qui la jetait en me regardant. Elle avait des générosités soudaines et magnifiques ; certains de mes désirs terribles, elle les apaisait dans elle‑ même. D'autres fois, elle me refusait la plus simple douceur et je m'en allais, tout ballottant, sans plus rien de solide ni d'accroché dans ma poitrine; je passais, de longs jours à souffrir. Elle ne se laissait jamais attendrir par ma souffrance, mais elle attendait la bonne saison de mon cœur. Alors, quand cette bonne saison était venue, elle faisait naître en moi, d’un seul regard, le chant de toutes mes violettes et fleurir l'épais jasmin qui dansait au‑ dessus de mon cœur à la place où sont les flammes dans le cœur figuré de Jésus.

Ce visage du mur avait encore d'autres pouvoirs et d’autres grâces. Il était humainement beau et triste. Sa beauté venait de ce qu'il était profondément humain. Le front, les joues, la bouche, les yeux, ce grand pli qui dessinait sa volute d’un seul côté des lèvres de briques, les cheveux : tout était fait de chair non protégée, de chair vive, tout était franchement offert au grand pouce maçon de la vie, sans peur des bonheurs et des souffrances. Souvent, malgré la dureté implacable de la pensée de plâtre qui blêmissait son front, je sentais dans mon humus de petit garçon la plante d'homme tressaillir. Je sentais qu’il me serait doux, plus tard, d'accompagner, de protéger ce visage, de vivre avec lui, de chercher sur lui la consolation de mes peines; j'appelais de toutes mes forces secrètes pour qu'il ne soit plus moisissure de pierre et je désirais tant qu'il se construisit charnellement dans l'air qu'au bout de très longs moments de silence et d’attente une forme vivante touchait mes yeux éblouis.

Séquence n°3 : Jean le Bleu de Jean Giono

Texte n°3

CHAPITRE SIX

Histoire de l’homme noir.

« Monsieur,

 

« Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour Marie- Louise. Elle m'a dit de ne pas oublier. Elle me l'a dit encore deux heures avant de mourir. Vous avez donné, et au‑ delà, tout ce qu'un être vivant peut donner à un autre être vivant. Vous lui avez apporté la tranquillité et la paix. Il faut que je vous remercie du soin que vous avez eu de la faire enter­rer dignement. Je ne pourrai pas vous rendre les qua­rante francs que vous m'avez prêtés. Je vous donne ces livres pour votre fils. Ils ne valent pas quarante francs et je n'oserais pas les offrir à un autre que vous. Pour ce qui est du projet dont vous m'avez parlé: donner des leçons à votre fils tous les same­dis, je ne veux pas y souscrire avant de vous avoir parlé de moi. Vous ne me connaissez pas. Je suis honnête et, avant d'accepter, je dois vous dire qui je suis. J'aurais dû aller vous voir et vous parler de tout cela. Vous m'excuserez si j'aime mieux vous l'écrire. Je suis ainsi dégagé de cette bonté qui sort de vous et dont j'ai tant faim qu'elle me forcerait peut‑ être à mentir. Je sais, d'autre part, que je vous dois qua­rante francs et je serais peut- être tenté de m'acquit­ter envers vous en donnant des leçons à votre fils. Il ne serait pas honnête de le faire avant de vous don­ner sur moi tous les renseignements. Excusez- moi de vous écrire cela.

« Je ne pourrai pas vous raconter mon histoire, Monsieur, je vais vous raconter celle d'un camarade. Nous étions au séminaire ensemble et nous avions le même âge. Il fut d'abord servant d'un hameau de la montagne puis il eut une cure dans un village des marais. Je suis allé le voir souvent. Au printemps, l'eau montait jusque dans les rues, puis elle se retirait et les poils blancs des roseaux volaient dans l'air comme de la poussière. L’hiver, il se chauffait avec du saule moisi. Vous devez savoir ce que c'est que de se chauffer avec du saule moisi. L:odeur vous fait vieux.

« Il avait un oncle à Lyon, riche et malade et qui mourut en le faisant héritier. Un petit héritage: six mille francs; le reste allait aux ordres. Les derniers temps de sa vie, l'oncle avait été soigné par une jeune infirmière. Mon ami alla à Lyon. Il le fallait. D'abord, pour remercier la mémoire de cet oncle qui ne lui devait rien et lui laissait six mille francs, puis pour toucher cet argent. Mon ami avait envie d'un cheval. Il pourrait ainsi passer le gué à son gré et aller se promener dans les collines le long de l'après‑ midi. L’oncle était déjà enterré et il trouva la jeune infirmière malade, phtisique et couchée. La maison allait aux dominicains. La jeune fille devait partir de là, au plus vite. On ne l'avait laissée quelques jours de plus que par charité du prieur. Elle en était à cette époque où, se lever et marcher, pas un chien n'aurait eu le courage de l’y obliger. Mon ami prit son argent, paya une voiture, puis le voyage et emmena la jeune fille chez lui. Il avait vingt- cinq ans, lui. Il lui avait fait une chambre à côté de la cuisine. Elle profitait du chaud du poêle. Il laissait la porte ouverte et il pouvait lui parler tout en travaillant à la table, sous la lampe ou en préparant son repas. Il fallait des remèdes. Mais, mon ami ne s'était pas acheté le cheval et, avec six mille francs on peut acheter des remèdes. Il essaya un peu tout. La jeune fille était très jolie. Douce, beaucoup de tendresse et de reconnaissance. Elle l'appelait « Monsieur le Curé », doucement. Il ne se cachait pas. Des femmes du village venaient voir la malade. Dans les maisons, on disait : « Je suis allé voir la femme du curé. » le vous assure qu’on le disait sans méchanceté, sans médisance, comme vous pourriez le dire vous‑ même, Monsieur.

« Cela dura deux ans. Et elle mourut. Les derniers temps, il passait souvent les après- midi à côté d'elle. Il s'asseyait à contre‑ jour. Il prenait la main de la jeune fille dans les siennes et ils restaient là, tous les deux. Ils ne se parlaient pas. Ils ne bougeaient pas. Rien qu'un peu les doigts, et encore, jusqu'à une certaine position des mains. Après ça, Monsieur, ils ne bougeaient plus. Elle mourut sans lui, toute seule, en rendant son sang sur les draps. Quand il revint, elle était froide depuis longtemps. Il l'enterra au village. Il dit la messe des morts. Le cimetière était plein d'eau.

« En revenant du cimetière, -mon ami ouvrit sa malle. Il y avait une veste et un pantalon de chasse. Il enleva sa soutane; il s'habilla en homme; il ferma l'église à clef et il s'en alla.

« Il y a quinze ans que c'est arrivé à mon ami. Depuis, il a passé par bien des endroits.

« Vous m'avez dit de demander pourquoi on n’avait pas voulu de Marie- Louise à l'hôpital de la ville. Vous m'excuserez de ne pas vous l'avoir dit avant. Vous m'excuserez surtout d’avoir pensé que cela aurait pu vous empêcher d'apporter ce que vous avez apporté. Je ne me pardonne pas cette pensée maintenant que je sais qui vous êtes. Quand je suis allé voir le maire, il m'a dit que l'hôpital était tenu par des bonnes sœurs, que Marie‑ Louise était tatouée partout et que ce n'était pas un spectacle pour les bonnes sœurs. Il m'a dit que Marie‑ Louise avait un serpent tatoué sur la jambe, qu'il s'enroulait à sa cuisse et qu'il plongeait sa tête plus haut, au bon endroit. Excusez‑ moi, c'est ainsi qu'il a dit, et c'était vrai.

« Merci encore une fois, Monsieur, je me souviendrai toujours de ce que vous avez fait pour elle, du son de votre voix quand vous lui parliez, et que vous l'avez embrassée deux fois, une fois vivante et une fois morte. »

 

Séquence n°3 : Jean le Bleu de Jean Giono

Texte n°4

CHAPITRE NEUF

Louis David.

Il a écrit ça!

On lui a fait écrire ça.

Mon pauvre Louis ! La vie est là autour de la petite chambre où j'écris. Écoute le peuplier et le vent du sud; sens cette odeur de bûches de chênes! Regarde: au- delà de la fenêtre toute la plaine noire s'est illuminée. C'est la nuit. Les fermes, en bas, brûlent des fanes, les charrettes roulent dans les chemins. Une jeune fille peureuse chante sous les saules en ramassant à tâtons sa lessive étendue. Je sais que tu es là, toujours derrière moi. Derrière moi, maintenant, au moment où j'écris, je sais que ton amitié est plus fidèle que tous les amours du monde et que c'est, humblement, d'une autre qualité. Mais, je voudrais que tu aies ta place parmi ceux qui peuvent saisir des pommes, manger des figues, courir, nager, faire des gosses, vivre.

Plus égoïstement, Louis, je voudrais que tu sois là pour moi. J’écoute. Il n'y a pas de bruit ici. Seul, dehors, le vent et la pluie commencent. Ici, ici, où es- tu ? Là- bas, dans l'ombre de la commode il n'y a rien que mon lit. Cette chose sombre là- bas, c'est mon manteau de berger. Je vais voir. Non, rien que mon manteau et mon cache- nez, et mon béret. Vide, le béret; pas de crâne dedans, mou. Tu n'es pas là.

Alors ? Devant les livres ? Devant tes livres favoris, ces deux ou trois que tu prenais toujours puis tu restais à lire tout debout ? Es- tu là ? Je touche les livres. Ils ont encore toute leur poussière. Louis, je te dis, j'ai besoin de toi ce soir. Ce soir, et tous ces jours qui sont passés sans toi, et tous ces jours qui vont venir ; j'ai besoin de ton amitié. Oh ! J'ai cherché, mon vieux; tu te souviens du temps où nous parlions de tout ça dans les collines. J'ai cherché comme ça. Tu sais ce que j'ai dû offrir, tu l'as vu ? Tu sais ce qu'on en a fait. Non, j'ai besoin de toi. Et, où te chercher ? Je te sens dans mon cœur, mais je sais que j'aurais la paix si je pouvais te voir là, sur le fauteuil en train de fumer ta pipe.

Si encore tu étais mort pour des choses honorables : si tu t'étais battu pour des femmes ou en allant chercher la pâture de tes petits. Mais non, d'abord on t'a trompé et puis on t’a tué à la guerre.

Qu'est- ce que tu veux que j'en fasse de cette France que tu as, paraît- il, aidé à conserver, comme    moi ? Qu'est- ce que tu veux que nous en fassions, nous qui avons perdu tous nos amis ? Ah ! S'il fallait défendre des rivières, des collines, des montagnes, des ciels, des vents, des pluies, je dirais :                « D'accord, c'est notre travail. Battons- nous, tout notre bonheur de vivre est là. » Non, nous avons défendu le faux nom de tout ça. Moi, quand je vois une rivière, je dis « rivière » ; quand je vois un arbre, je dis « arbre » ; je ne dis jamais « France ». Ça n’existe pas.

Ah! Comme je le donnerais tout entier ce faux nom pour qu'un seul de ceux qui sont morts, le plus simple, le plus humble vive. Rien ne peut être mis en balance avec le cœur d'un homme. Ils sont toujours là à parler de Dieu! C'est Dieu qui a donné le petit coup d'index au balancier de la pendule de sang au moment où l'enfant tombait du porche de sa mère. Ils sont toujours là à parler de Dieu, et puis la seule chose qui soit son travail de bon ouvrier, la seule chose qui soit une oeuvre de Dieu, la vie qu'il œuvre seul, malgré toutes vos sciences d'imbéciles à lunettes, la vie vous la gâchez à plaisir dans un mortier infâme de boue et de crachats, avec la bénédiction de toutes vos églises. La belle logique !

Il n'y a pas de gloire à être Français. Il n'y a qu'une seule gloire : c'est être vivant.

Tu es ombre, toi là, derrière ma chaise. Je ne toucherai plus ta main. Tu ne t'appuieras jamais plus sur mon épaule. Je n’entendrai plus ta voix. Je ne verrai plus ton bon regard, avec son honnêteté et son grand rayon. Je sais que tu es là, près de moi, comme tous les morts que j'aime et qui m'aiment, comme mon père, comme un ou deux autres.

Mais tu es mort.

Je n’en veux pas à celui qui t'a tué d'un coup de fusil dans le ventre. On l'avait trompé comme toi. On lui avait dit que les rivières s'appelaient « Allemagne ». On lui avait fait inscrire sur son carnet: « On appelle point d'arrivée... »

J’en veux à celui qui dictait.

 

Séquence n°3 : Jean le Bleu de Jean Giono

Texte n°5

 

CHAPITRE SEPT

Le boulanger, le berger, Aurélie

 

La femme du boulanger s'en alla avec le berger des Conches. Ce boulanger était venu d'une ville de la plaine pour remplacer le pendu. C'était un petit homme grêle et roux. Il avait trop longtemps gardé le feu du four devant lui à hauteur de poitrine et il s'était tordu comme du bois vert. Il mettait toujours des maillots de marin, blancs à raies bleues. On ne devait jamais en trouver d'assez petits. Ils étaient tous faits pour des hommes, avec un bombu à la place de la poitrine. Lui, justement, il avait un creux là et son maillot pendait comme une peau flasque sous son cou. Ça lui avait donné l'habitude de tirer sur le bas de son tricot et il s'allongeait devant lui jusqu'au- dessous de son ventre.

« Tu es pitoyable », lui disait sa femme.

Elle, elle était lisse et toujours bien frottée ; avec des cheveux si noirs qu'ils faisaient un trou dans le ciel derrière sa tête. Elle les lissait serrés à l'huile et au plat de la main et elle les attachait sur sa nuque en un chignon sans aiguilles. Elle avait beau secouer la tête, ça ne se défaisait pas. Quand le soleil le touchait, le chignon avait des reflets violets comme une prune. Le matin, elle trempait ses doigts dans la farine et elle se frottait les joues. Elle se parfumait avec de la violette ou bien avec de la lavande. Assise devant la porte de la boutique elle baissait la tête sur son travail de dentelle et tout le temps elle se mordait les lèvres. Dès qu'elle entendait le pas d'un homme elle mouillait ses lèvres avec sa langue, elle les laissait un peu en repos pour qu'elles soient bien gonflées, rouges, luisantes et, dès que l'homme passait devant elle, elle levait les yeux.

C'était vite fait. Des yeux comme ça, on ne pouvait pas les laisser longtemps libres.

« Salut, César.

- Salut, Aurélie. »

Sa voix touchait les hommes partout, depuis les cheveux jusqu'aux pieds.

Le berger, c'était un homme clair comme le jour. Plus enfant que tout. Je le connaissais bien. Il savait faire des sifflets avec les noyaux de tous les fruits. [ … ] Tous les dimanches matin il venait chercher le pain de la ferme. Il attachait son cheval à la porte de l'église. Il passait les guides dans la poignée de la porte et, d’un seul tour de main, il faisait un nœud  qu'on ne pouvait plus défaire.

Il regardait sa selle. Il tapait sur le derrière du cheval.

« S'il vous gêne, poussez- le », disait- il aux femmes qui voulaient entrer à l'église. Il se remontait les pantalons et il venait à la boulangerie.

Le pain, pour les Conches, c'était un sac de quarante kilos. Au début, il était toujours préparé d'avance, prêt à être chargé sur le cheval. Mais, Aurélie avait du temps toute la semaine pour calculer, se mordre les lèvres, s'aiguiser l'envie. Maintenant, quand le berger arrivait, il fallait emplir le sac.

« Tenez d'un côté », disait- elle.

Il soutenait les bords du sac d'un côté. Aurélie tenait de l'autre côté d'une main, et de l'autre main elle plaçait les pains dans le sac. Elle ne les lançait pas; elle les posait au fond du sac; elle se baissait et elle se relevait à chaque pain, et comme ça, plus de cent fois elle faisait voir ses seins, plus de cent fois elle passait avec son visage offert près du visage du berger, et lui il était là, tout ébloui de tout ça et de l'amère odeur de femme qui se balançait devant lui dans la pleine lumière du matin de dimanche.

« Je vais t'aider. »

Elle lui disait « tu » brusquement, après ça.

« Je me le charge seul. »

C'était à lui, alors, de se faire voir. Pour venir à cheval, il mettait toujours un mince pantalon de coutil blanc bien serré au ventre par sa ceinture de cuir; il avait une chemise de toile blanche un peu raide, en si gros fil qu'elle était comme empesée, autour de lui. Il ne la boutonnait pas, ni du bas ni du col, elle était ouverte comme une coque d'amande mûre et, dans elle, on voyait tout le torse du berger, mince de taille, large d'épaule, bombu, roux comme un pain et tout herbeux d'un beau poil noir frisé comme du plantain vierge.

Il se baissait vers le sac, de face. Il le saisissait de ses bonnes mains bien solides ; ses bras durcissaient. D'un coup, il enlevait le poids, sans se presser, avec la sûreté de ses épaules ; il tournait doucement tout son buste d'huile, et voilà, le sac était chargé.

Pas plus pour lui. Ça disait:

« Ce que je fais, je le fais lentement et bien. »

Puis, il allait à son cheval. Il serrait le sac par son milieu, avec ses deux mains pour lui faire comme une taille, il le plaçait en besace sur le garrot de sa bête, il défaisait son nœud de guides et, pendant que le cheval tournait, sans étrier, d’un petit saut toujours précis, il se mettait en selle.

Et voilà !

 

Le pays de Jean le Bleu

 

 

Jean Giono ( 1895- 1970 )

 

De l'enfance de Giono, on retiendra surtout l'enracinement provençal auquel l'écrivain, né et mort à Manosque, sera fidèle toute sa vie, et la modestie de ses origines sociales, qui l'obligeront à interrompre ses études dès la classe de seconde. Ce qui n'a pas empêché « Jean le Bleu »[2] de connaître « une enfance très claire et très heureuse », surtout aimantée par la figure exceptionnelle du père, le cordonnier‑ guérisseur piémontais, qui l'initie très tôt à un rustique humanisme.

Embauché à seize ans comme coursier dans une banque de Manosque, l'adolescent n'en poursuit pas moins en autodidacte une solide formation littéraire : Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Cervantès, Baudelaire, Flaubert et surtout Stendhal sont les compagnons préférés qu'il emmène avec lui dans les collines de Haute Provence.

Mobilisé en 1915, Giono participe à presque toutes les « boucheries héroïques » de la Première Guerre mondiale, « soldat de deuxième classe et sans croix de guerre ». Dans Le Grand Troupeau, son roman de 1931, mais surtout dans ses écrits pacifistes («Refus d'obéissance », « Je ne peux pas oublier » ... , Giono hurlera l'horreur de ces massacres. Le traumatisme de la Grande Guerre a sans nul doute forgé le pacifisme ardent de Giono ; il a aussi alimenté le lyrisme flamboyant et l'imaginaire souvent violent qu'il développera par réaction pour chanter, malgré, tout, le « triomphe de la vie »[3].

À la démobilisation, Giono reprend ses modestes fonctions d'employé de banque tandis ses lectures boulimiques lui font découvrir la littérature russe (Dostoïevski surtout ) et américaine (le poète Walt Whitman, le romancier William Faulkner).

C'est d'abord dans une veine lyrique que Giono écrivain va s'essayer dans les années 1920-1925 en publiant des poèmes ou de courtes nouvelles en prose poétique d'inspiration nettement antiquisante, tout comme le premier roman qu'il écrit à partir de 1925, Naissance de l'Odyssée. Mais c'est à une série de romans qui n'ont plus rien à voir avec l'Antiquité que Giono devra sa célébrité et sa popularité : Colline, Un de Baumugnes et Regain, publiés coup sur coup en 1929-1930, et qui constituent ce que l'on appelle la « trilogie de Pan ».

En 1930, Giono peut se croire suffisamment lancé et sûr de son talent littéraire pour tenter de vivre de sa plume et abandonner son emploi à la banque. C'est jusqu'en 1936 la période des romans de la  « première manière » : Le Grand Troupeau (1931), récit dans lequel Giono parvient enfin à exorciser en partie ses souvenirs de la guerre ; Jean le Bleu (1932), autobiographie romancée de son enfance à Manosque ; Solitude de la pitié, un recueil de nouvelles paru la même année, puis Le Chant du monde (1934), sorte de « western rustique », et surtout Que ma joie demeure (1935), où culmine le panthéisme du « poète paysan ».

Les livres de Giono lui ont conféré dans les années trente une véritable stature de «guide spirituel» auprès d'une partie de la jeunesse, séduite par son apologie de la joie par la vie simple et naturelle. En septembre 1935, une cinquantaine de personnes se retrouvent ainsi à Manosque, pour une randonnée pédestre en haute Provence que le romancier lui- même accepte de guider jusqu'au plateau du Contadour. C'est le début d'une aventure collective hors du commun, qui se prolongera jusqu'en 1939, dans un lieu qui tenait à la fois de l'auberge de jeunesse, du chantier et du foyer intellectuel de propagande pacifiste.

L'essai intitulé Les Vraies Richesses et publié en 1936 par Giono constitue peut- être le meilleur   « manifeste » du mouvement du Contadour : pacifisme sans concession, condamnation inconditionnelle de la civilisation moderne - ville, technique, machinisme, argent sont selon Giono d'inexorables fauteurs de guerres. En marge de l'œuvre romanes­que de Giono, cet essai fera beaucoup pour sa réputation de « prophète humanitaire ».

En septembre 1939, à la déclaration de guerre, Giono est arrêté pour pacifisme. Libéré après deux mois de prison et dispensé de toute obligation militaire, il est accablé par cette nouvelle guerre, perçue comme un échec de sa « croisade » pacifiste. Seul le refuge de l'écriture l'aidera à passer cette très difficile période, encore aggravée à la Libération par une seconde arrestation, sous le prétexte absurde de sympathie pro- vichyssoise. Au- delà de la publication de certains textes de Giono dans des revues suspectes, c'est surtout la coïncidence des « messages » gioniens d'avant- guerre ( éloge de la terre, de l'artisanat, de la jeunesse ... ) avec les slogans du régime de Vichy qui vaudra à Giono près de sept mois d'incarcération, et une réputation aussi tenace qu'infondée d'écrivain collaborationniste.

Tirant la leçon du contresens auquel a pu prêter son engagement pacifiste, Giono va désormais se détacher complètement de son époque et opérer une mutation dont sa production littéraire se fera l'écho. Sa « mise en quarantaine »  jusqu'en 1947 lui permettra de concevoir une nouvelle et vaste série romanesque qu'il définira lui- même comme le « Cycle du Hussard » et dont quatre titres seulement verront le jour : Mort d'un personnage (1948), Le Hussard sur le toit (1951), Le Bonheur fou (1957) et Angelo (1958). La réalisation, très longue et difficile, de ce projet sera maintes fois interrompue : Giono publie dans le même temps plusieurs récits courts, poussé à la fois par des raisons pécuniaires et par le besoin de laisser s'exprimer son extraordinaire capacité d'invention, que le            « Cycle du Hussard » ne suffit pas à canaliser. Ce sont ces romans intermédiaires que Giono nomme   « chroniques ». Récits d'une inspiration et d'une facture très nouvelles, ils préfigurent certaines tentatives du « nouveau roman » par l'ingéniosité et la subtilité de leurs dispositifs narratifs : en 1947 paraît Un Roi sans divertissement, puis Noë ( 1948 ), fascinant « journal d’écrivain ». Les Ames fortes en 1950, Ennemonde et autres caractères en 1965 et enfin L’Iris de Suse, son dernier récit, publié l’année de sa mort, en 1970.

 

( D’après le manuel Itinéraires Littéraires, XXeme siècle, tome I, Hatier )

Jean Giono a aussi travaillé pour le cinéma.  La Femme du boulanger ( 1938 ) avec Raimu et Ginette Leclerc, est adapté d’un chapitre de Jean le Bleu  : Jean Giono a collaboré au scénario avec Marcel Pagnol. D’autres livres sont devenus des films :  Angèle ( 1934 ) avec Orane Demazis et Fernandel adapte Un de Baumugnes ; Regain a été tourné avec Fernandel en 1937.

 

La maison de Jean Giono

 

 

 

Petite fille de l’acrobate43

Bas

Haut

 

 

Ecurie

Famille espagnole 59

La femme de Reillane 57

Cour

aux

Moutons 67

« Homme noir »

Artisan tanneur 57

 

 

 

« Fille au musc »

Tonino, le terrassier 59

 

 

 

 

La Mexicaine et son mari 33, 153

 

 

 

 

 

 

 

GRENIER

 

 

Tante Eulalie puis Franchesc Odripano

Cou-

loir

ATELIER DU PERE

 

 

 

 

APPARTEMENT

 

 

CHARCUTERIE

 

BOUTIQUE REPASSAGE 32

 

 

 

Problème : l’atelier du père est situé au 3eme étage, page 7 et au deuxième, page 182

Plus loin :

 

LISTE DE LECTURE CURSIVE

Séquence n°3 : LE BIOGRAPHIQUE

 

 

Tous les titres sont disponibles en collections de poche ou en bibliothèques.



[1]  La troisième personne peut l’être aussi mais sans doute moins simplement ( La Guerre des Gaules de Jules César )

[2] C'est le surnom que porte Jean Giono enfant dans son autobiographie romancée, Jean le Bleu publiée en 1932.

[3] Titre d'un essai de Giono publié en 1942.

 

 

SEQUENCE N°  4  :   Les Précieuses ridicules de Molière

  

Objets d’étude

THEATRE ET REPRESENTATION

UN MOUVEMENT LITTERAIRE : La préciosité au XVIIeme siècle

Problématique

Entre comédie de mœurs et farce, comment Molière réussit- il à plaire et instruire ?

Comment classer la pièce ? En quoi la représentation en fait une comédie d’intrigue ou une farce.

 

Orientations

La comédie et le registre comique au XVIIeme siècle

Le représentation : la scène

Le silence du texte ( le texte de Molière et les didascalies )

Les choix de représentation

Le théâtre sur le théâtre

Réactions des Précieuses

 

Lectures analytiques

1.  Scène 1

2 . Scènes 6 et 7

3.  Scène 9

 

 

Textes complémentaires

Les Précieuses ridicules par la Comédie Française, captation du spectacle du 6 février 1993 ( mise en scène de jean- Luc Boutté ) : extraits ( scènes 1 à 3 )

Les Précieuses ridicules par la Compagnie Deschamps- Makeïeff : extraits

Préface de Molière ( scènes étudiées )

Le snobisme : Les Caractères, V « De la Société et de La Conversation », 7 de La Bruyère

 

 

Travaux des élèves

Lecture cursive :

  • Les Femmes Savantes de Molière
  • L’Ecole des femmes de Molière

Compte- rendu de lecture sur la pièce choisie.

Activités proposées aux élèves

Représentation au Théâtre Saint- Georges de Paris : Les Rustres de Carlo Goldoni , adapté par Jean Galabru, avec Michel Galabru et au Théâtre Antoine de La Locandiera de Carlo Goldoni avec Cristiana Reali

Lectures personnelles

 

 

SEQUENCE N°  5   :   L’esprit et les mœurs precieux

  

Objets d’étude

UN MOUVEMENT LITTERAIRE : La préciosité au XVIIeme siècle

POESIE

CONVAINCRE, PERSUADER ET DELIBERER

Problématique

Comment être précieux ?

 

Orientations

L’esprit mondain et la vie des salons

Les caractéristiques de la littérature galante

La femme précieuse

 

 

 

Lectures analytiques

Texte 1 Manuel, page 66 Deux textes de La Guirlande de Julie de Charles de Montausier

Texte 2 Le motif de la Belle Matineuse, Manuel, pages 67 et 68, deux sonnets comparés

Texte 3 : « Le coup de foudre », Le Grand Cyrus de Madeleine de Scudéry, III, I

Texte 4 : Madrigal de Saint- Amant

Textes complémentaires

Textes en L.C : Extrait de Clélie de Madeleine de Scudéry et carte du Tendre, Manuel, pages 70 à 72 )

Sonnets de Du Bellay , Ronsard et Magny

 

SEQUENCE N°  6   :  Couleur du temps de Françoise CHANDERNAGOR ( N.R.F, Gallimard, 2004 )

  

Objets d’étude

LE BIOGRAPHIQUE

CONVAINCRE , PERSUADER ET DELIBERER

L’apologue

Problématique

Comment Françoise Chandernagor joue-t-elle des limites du biographique et de l’apologue ?

 

Orientations

  • La difficulté d’identifier le statut littéraire  du livre : roman, conte, apologue
  • Les jeux du biographique : fiction fondée sur le réel
  • Le monde de la peinture au XVIIIeme siècle : les peintrs modèles de Baptiste V***, la peinture de cour, les ateliers

 

Lectures analytiques

Extrait 1 : « Capturer la couleur fugitive … le fragmentaire, l’inachevé. » Extrait  2 : « V*** lisait comme un goinfre … c’est ce qu’on appelle le bonheur. »

Textes complémentaires

« Peau d’âne », Contes de Charles Perrault

Activités proposées à la classe

Visite du Département des peintures françaises du XVIIIeme siècle du Musée du Louvre

Adélaïde de Saint- Germain par Nattier Charlotte- Louise de Rohan en Hébé par Nattier ( 1738 )
La Mort de sénèque sur ordonnance de Giordano ( vers 1634 ) Lise et les trois faisans d'Oudry ( vers 1734 )
Mademoiselle de Clermont en sultane par Nattier ( vers 1733 ) Portrait de Marie Leczinska par La Tour ( 1745 )

 

 

Haut de la page