Verlaine et les Impressionnistes

Classe de première S1

 

Séquence poésie : association d'un poème de Verlaine et d'un tableau impressionniste

 

           

 

Écrites par Verlaine en 1874 ( lors de son séjour en prison ), les Romances sans paroles sont étroitement liées au contexte historique du poète, aux péripéties de la vie amoureuse de Verlaine et à l’ évolution artistique de l’ époque. Elles mettent également en avant un impressionnisme qui se retrouve dans tout le recueil et notamment grâce à six rubriques bien précises : des notations juxtaposées, la peinture de l’éphémère, le refus de la représentation de la réalité, le refus de la construction, la représentation de la modernité et la fusion d’un état d’âme et d’un paysage par les synesthésies

Cathédrale de Rouen (Claude Monet - 1894)

   

 

I - Des notations juxtaposées

1.1 - Walcourt / Portrait d'une femme avec nature morte (Paul Cézanne - 1890) Olivia N. et Céline L.

  WALCOURT

   Briques et tuiles,

  O les charmants

  Petits asiles

  Pour les amants !

 

  Houblons et vignes,

  Feuilles et fleurs,

  Tentes insignes

  Des francs buveurs !

 

  Guinguettes claires,

  Bières, clameurs,

  Servantes chères

  A tous fumeurs !

 

  Gares prochaines,

  Gais chemins grands...

  Quelles aubaines

  Bons juifs errants ! 

Dans Walcourt, extrait de Paysages Belges, Verlaine raconte tout ce qu’il voit du train où il se trouve alors qu’il est en Belgique avec Rimbaud. Nous allons d’abord montrer que chaque quatrain n’a pas de lien ni avec le précédent, ni avec le suivant puis que chacun d’entre eux est composé de mots juxtaposés sans lien non plus les uns avec les autres.

Chaque quatrain décrit le paysage vu durant son voyage. Il écrit ce qu’il voit dans son ordre de vision, c’est-à-dire au fur et à mesure de son périple. Dans le premier quatrain, il décrit les toits des maisons avec « briques et tuiles » (vers 1). Dans le second quatrain, il fait allusion au vin avec « vignes » (vers 5), puis dans le troisième quatrain ce qu’il voit est toujours en rapport avec l’alcool car il parle des « guinguettes claires » (vers 9) et des « bières » (vers 10). Et enfin, dans le dernier quatrain, il aperçoit les « gares prochaines » ce qui nous laisse supposer que le voyage se termine puisqu’il arrive à destination d’une gare. Tout ce qu’il décrit successivement est dans l’ordre de ce qu’il voit : c’est le seul et unique lien apparent entre les quatrains. Nous avons un effet de kaléidoscope comme si Verlaine projetait des images tout au long de son voyage.

Ce poème est constitué de vers brefs et morcelés et il n’a pas de syntaxe mais il est quand même assez régulier. En effet, Verlaine alterne les rimes féminines et les rimes masculines ce qui prouve son instabilité émotive car il hésite lui-même entre les hommes et plus particulièrement Rimbaud et entre les femmes dont Mathilde fait partie.

Chaque quatrain est constitué de ce qu’il voit puis d’un commentaire personnel. Ce n’est qu’à ce moment qu’il y a un lien logique car tout au long du poème Verlaine semble décrire tout ce qui lui passe par la tête sans pour autant lier les parties entre elles. Ce poème n’est constitué que de phrases nominales elles-mêmes essentiellement composées de noms communs. Il n’y a que deux déterminants différents qui sont : « les » (vers 2 et 4) et « des » (vers 8) ce qui renforce l’effet d’incertitude. Ces phrases nominales ont une perception visuelle « briques et tuiles » (vers 1), olfactive « houblons et vignes » (vers 5) et auditive  « clameurs » (vers 10).

 Tout au long de ce poème, les notations sont juxtaposées tant par les descriptions minutieuses que par les descriptions générales.     

1.2 - Walcourt / Toit rouge (Camille Pissaro) Jean-Christopher T. et Jonas D.

Je trouve que Toit rouge  de Camille Pissarro complète bien le poème  Walcourt  de Paul Verlaine car, dans son poème, il est question de paysage, et quand on regarde ces deux tableaux, on voit tout de suite qu’ils se rapportent bien avec le premier vers : « Briques et tuiles », et le cinquième vers : « Feuilles et fleurs ». Le tableau de Paul Cézanne se rapporte plus au poème de Verlaine car nous voyons un grand chemin comme Verlaine nous le montre dans son poème, il y a aussi une maison à l’entrée du village qui pourrait être une guinguette, mais nous avons aussi mis la peinture de Pissarro en relation car elle est très éclairée, c’est un tableau très lumineux.

 

 

 

II - La peinture de l'éphémère

2.1 - Ariette VIII / Nymphéas avec iris et branches (Claude Monet) Olivia N.

ARIETTE VIII

Dans l'interminable

Ennui de la plaine
La neige incertaine
luit comme du sable.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive ?
Dans l'interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Dans Ariette VIII, poème composé de six quatrains qui ont des vers de cinq syllabes chacun, Verlaine nous présente tout le côté éphémère des choses. Nous étudierons d'abord le premier et le dernier quatrain, ensuite le second et le quatrième pour enfin finir avec le troisième et le cinquième.

Dans le premier quatrain, Verlaine décrit une interminable envie dès le premier vers. Ceci est impossible car une envie est éphémère puisqu'elle ne dure pas. D'après lui la plaine est couverte de neige. La neige n'est qu'une courte partie du cycle de l'eau, ce n'est qu'un état passager.

Dans le second quatrain, Verlaine parle d'un ciel de cuivre qui représente donc l'aurore, encore un moment passager mais périodique puisqu'il se reproduit chaque jour. Il parle également de « voir vivre et mourir la lune » (vers 7 et 8). La vie de la lune est elle aussi éphémère puisqu'elle ne dure que le temps de la nuit.

Dans le troisième et le cinquième quatrain, les notions de l'éphémère sont également omniprésentes. Au vers neuf, Verlaine fait allusion à « des nuées », qui sont des nuages or comme dit le proverbe : « après la pluie vient le beau temps ». Les nuages font ensuite place au soleil, ils sont donc passagers.        

Nous pouvons à présent affirmer que tout le poème est fondé sur l’éphémère car toutes les notions du paysage abordé sont des états passagers et donc qui ne durent pas.

2.2 - Ariette VIII, Bruxelles et Streets / La pie (Claude Monet - 1869) Sébastien F.

Verlaine utilise également dans le même ouvrage  l’esthétique de la peinture de l’éphémère. En effet, cette esthétique est présente dans Ariettes Oubliées VIII, Bruxelles, et Streets I. En effet, Ariettes Oubliées VIII nous donne l’impression une peinture éphémère. Les vers 3,4 et 23,24 (qui sont les mêmes) :  « La neige incertaine Luit comme du sable. ». Cette phrase, nous fait penser à une neige qui ne dure pas, qui est donc éphémère, donc à une neige éphémère.

On peut également remarquer que le premier quatrain est le même que le dernier, et le second quatrain est le même que le quatrième. Ceux-ci renforcent l’image une peinture éphémère. De plus, les vers 7,8, et 14,15 (qui sont les mêmes) : « On croirait voir vivre Et mourir la lune. » renforcent également l’idée de l’éphémère. Ces vers nous font penser à une vie ( « On croirait voir vivre »), mais une vie éphémère (« Et mourir la lune ») Nous remarquons aussi que les rimes sont alternées, embrasées puis croisées .Ce qui renforce une fois de plus l’idée d’une peinture éphémère. 

Bruxelles donne également l’impression d’une peinture éphémère. Dans Simples Fresques I, Verlaine utilise le même procédé rythmique que dans Ariettes Oubliées VIII. En effet, les rimes sont alternées, tout comme Ariettes : les rimes sont d’abord embrasés puis croisés. Ce qui donne également l’impression d’une peinture éphémère. De plus les vers 9 et 10 « triste à peine tant s’effacent Ces apparences d’automne » donne cette impression. En effet le mot « effacent » indique par définition une chose éphémère.  De plus, Chevaux de bois dans Bruxelles donnent également cette esthétique. D’une part, les rimes sont alternées (embrassées puis croisées). D’autre part, les deux derniers quatrains « Et dépêchez, chevaux de leur âme, Déjà, voici que la nuit qui tombe Va réunir pigeon et colombe, Loin de la fore et loin de madame. Tournez, tournez ! Le ciel en velours D’astres en or se vêt lentement Voici partir l’amante et l’amant. Tournez au son joyeux des tambours. » accentue l’image d’une peinture éphémère. En effet, le fait que la nuit « tombe » rend le jour éphémère. 

Ce poème (Bruxelles) a l’esthétique de la peinture de l’éphémère. Streets est aussi un « poème éphémère » car les deux premiers tercets sont aux passés. De plus, l’histoire de Streets varie du bonheur au malheur. Il s’agit donc d’un bonheur éphémère.

 

III - Le refus de la représentation de la réalité

3.1 - Ariette VII / D'où venons-nous (Paul Gauguin - 1897) Céline L.

ARIETTE VII

 

Ô triste, triste était mon âme
À cause, à cause d'une femme.
Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s'en soit allé,
Bien que mon cœur, bien que mon âme
Eussent fui loin de cette femme.
Je ne me suis pas consolé,
Bien que mon cœur s'en soit allé.
Et mon cœur, mon cœur trop sensible
Dit à mon âme : Est-il possible,
Est-il possible, - le fût-il, -
Ce fier exil, ce triste exil ?
Mon âme dit à mon cœur : Sais-je
Moi-même que nous veut ce piège
D'être présents bien qu'exilés,
Encore que loin en allés ?

Dans Ariette VII, Verlaine fuit la réalité. Il est déchiré entre sa femme Mathilde et son amant Rimbaud, déchiré entre l'homme et la femme, son cœur et son âme. Sa fuite consiste à épancher sa douleur sur le papier et à nous livrer sa grande détresse face à son destin. C'est un poème d'une grande tristesse.

       Le poème débute comme un refrain avec de multiples répétitions regroupées par deux. Dans le vers un, tout démarre par l'interjection « O » suivi d'une plainte évoquée par « triste » qui est répété deux fois. Et nous avons tout de suite la raison immédiate de son chagrin au vers deux : « à cause, à cause d'une femme ». Ce refrain est comme une complainte mélancolique et un peu désespérée.

      Dans le deuxième distique, la fuite en avant n'a pas résolu ses problèmes. Verlaine le dit lui-même aux vers trois et sept : « je ne me suis pas consolé ». Nous avons une synecdoque : Verlaine est représenté par son cœur : « bien que mon cœur s'en soit allé » (vers 4 et 8). Il se voit comme un être souffrant et fragile. Il dit qu'il ne contrôle pas ses sentiments, qu'il est dépassé par les événements mais ne veut pas faire face à la réalité. Aussi met-il en cause son cœur au lieu de lui-même. Son cœur est responsable de ses tourments.            

      Dans le troisième distique, il remet en cause son cœur auquel il ajoute son âme : « bien que mon cœur, bien que mon âme » (vers 5). La femme est ici désignée comme la grande coupable, un peu comme une pestiférée qui n'apporte que du malheur. C'est bien elle la cause de ses tourments mais d'un autre côté il se sent attiré par elle. Le rythme est régulier. Verlaine utilise des vers octosyllabiques ce qui est rare chez lui puisqu'il préfère l'impair. Il emploi un rythme à deux temps comme pour revenir au Moyen-Age.

      Dans le cinquième distique, il exprime sa division entre son cœur et son âme en repoussant la faute sur son cœur « trop sensible ». Il se rejette de la situation. Il n'est plus représenté et il ouvre un dialogue entre son cœur et son âme. Il remet en question par le mot « possible » répété deux fois (vers 10 et 11) la difficile réalité de ce choix impossible aboutissant à l'exil. Un thème cher à Verlaine qui lui permet de dépeindre sa vie et ses sentiments contrariés. Avec les mots « fier » et « exil »(vers 12) nous avons affaire à une antithèse. Verlaine parle de la fierté qu'il a eue à partir mais au bout du compte elle est atténuée par le sentiment de tristesse car cette décision ne le libère pas de la dure réalité : une perte impossible à accepter.

      Le septième distique débute par un changement : jusqu'à maintenant le cœur parlait à l'âme mais à présent c'est l'âme qui répond au cœur. On rentre dans le rationnel et dans le monde de la raison : « sais-je » (vers 13) et la raison parle de « piège » (vers 14).

      Dans le huitième distique nous apprenons que l'exil n'a rien résolu. Les doutes, les questions restent toujours en suspend. Il a beau demandé l'aide de son cœur et de son âme, la peine est très lourde et le piège se referme doucement sur lui. Ici la réalité le rattrape.

       Verlaine utilise des synecdoques avec cœur et âme pour ne pas s'impliquer dans la dure et triste réalité qu'il a beaucoup de mal à assumer. Il est confronter à une dualité, sa femme Mathilde qu'il fuit mais qu'il lui est quelque part indispensable car elle représente la raison et de l'autre côté Rimbaud qui représente la passion.   

3.2 - Ariette III / Temps de pluie (Gustave Caillebotte) Sébastien F.

ARIETTE III

 

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?
Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits
Pour un cœur qui s'ennuie
Ô le chant de la pluie !
Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui écœure.
Quoi! nulle trahison ?...
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine.

Voici maintenant une peinture de Gustave Caillebotte : Temps de pluie . Ce tableau décrit une scène de pluie dans une rue de Paris (scène courante à Paris). Nous voyons plusieurs personnes accompagnées de parapluie sur cette toile. Nous l’avons associée avec « Ariette 3 » car on peut remarquer sur le tableau que le peintre n’a  représenté personne de près afin de voir leur réaction face aux conditions climatiques, c’est un peu comme dans le poème, on ne sait pas trop ce que ressent Verlaine à l’extérieur, il se voile la face, ainsi que dans ce tableau, le peintre ne montre pas les figures des gens, on ne sait pas ce qu’il pense. Nous trouvons que c’est un tableau très triste, très froid, ainsi que le poème. 

IV - Le refus de la construction

4.1 - Ariette VI / Régates à Argenteuil (Claude Monet - 1872) Olivia L.

ARIETTE VI

C'est le chien de Jean de Nivelle
Qui mord sous œil même du guet
Le chat de la mère Michel;
François-les-bas-bleus s'en égaie.
La Lune à l'écrivain publie
Dispense sa lumière obscure
Où Médor avec Angélique
Verdissent sur le pauvre mur.
Et voici venir La Rainée
Sacrant, en bon soldat du Roy.
Sous son habit blanc mal famé
Son cœur ne se tient pas de joie
Car la Boulangère... - Elle ? - Oui dam!
Bernant Lustucru, son vieil homme,
A tantôt couronné sa flamme...
Enfants, Dominus vobiscum!
Place! En sa longue robe bleue
Toute en satin qui fait frou-frou,
C'est une impure, palsambleu!
Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue,
Fût-on philosophe ou grigou,
Car tant d'or s'y relève en bosse
Que ce luxe insolent bafoue
Tout le papier de Monsieur Loss !
Arrière, robin crotté! place,

Petit courtaud, petit abbé,
Petit poète jamais las
De la rime non attrapée! ...
Voici que la nuit vraie arrive…
Cependant jamais fatigué
D'être inattentif et naïf
François-les-bas-bleus s'en égaie.

     Nous avons trouvé dans Ariette VI que Verlaine mettait en place le refus de la construction. Le poème est écrit en vers octosyllabiques mais il nous laisse l’impression d’un poème désarticulé, à contre courant d’un certain classicisme. Ce poème ressemble à une comptine populaire, à une ronde enfantine. Verlaine à certainement introduit dans ses vers des références à des poètes connus notamment François COPPEE, poète du XIXème siècle qui a aimé Verlaine et l’a soutenu durant son parcours difficile. Il fait également allusion à Luis de GONGORA qui a vécu au XVIème siècle et qui faisait partie pour Verlaine « des poètes maudits ». 

      Le premier quatrain débute sur une mésentente entre le chien de Jean de Nivelle et le chat de la mère Michel. Nous sommes dans le registre familier et Verlaine introduit dans ses vers « François les bas bleus » (vers 4) qui fut le poète du peuple que Verlaine a bien connu, peut-être nous parle-t-il de lui ?

      Dans le second quatrain, la lune fait son apparition et Verlaine nous parle d’une lumière obscure. Il introduit ici une oxymore qui met le mot « lumière » entre deux éléments négatifs : « dispense » et « obscure » (vers 6). Il fait allusion à « Médor » (vers 7) peut-être nous parle-t-il de lui ? En effet, Verlaine n’a pas toujours était apprécier par ses contemporains et il l’inscrit dans ce poème. Medor est accompagné d’Angélique, certainement sa femme « qui verdissent que le mur » qui est « pauvre » (vers8). Nous restons ici dans le contexte populaire, dans la pauvreté, mais néanmoins Verlaine nous apporte une image, une touche impressionniste.

      Dans le troisième quatrain, un nouveau personnage fait son apparition : la Ramée, qui représente le thème du soudard. Nous avons une allitération en [s] : « sacrant », « soldat » (vers 10), sous son habit » (vers 11) et « son cœur » (vers 12) qui met en relief ce soldat qui jure. Il nous apparaît plutôt comme une crapule ou un malfrat et pourtant c’est un soldat du Roi.

      Le quatrième quatrain nous surprend. En effet, rien ne semble avoir de suite logique, cela ressemble plus à une comptine avec à chaque vers de nouveaux personnages qui font leur apparition. Ici la boulangère et Lustucru, son mari qui est trompé par elle. Nous avons le thème de l’infidélité qui est mis en évidence par l’isolement de « elle » (vers 13). A la fin du vers quinze avec « sa flamme » nous voyons « … » qui laisse la phrase en suspend puis apparaît une citation latine « Dominus vobis-cum » (vers 16). Verlaine nous fait entrer dans le domaine de l’église mais au vers quinze il nous parle de la « flamme » qui nous suggère le feu de l’Enfer.

      Au cinquième quatrain, le vers débute par « place » mis en valeur par un point d’exclamation. Nous avons une allitération en [s] dans tout le quatrain : « sa » (vers 17), « satin » (vers 18), « palsembleu » (vers19) et « sa chaise » (vers 20) qui nous laisse une impression de mépris envers cette femme. Avec « satin », c’est la première fois dans ce poème que Verlaine évoque un effet sensuel. Nous imaginons alors le bruit de sa robe « qui fait frou-frou » (vers 18). Selon Verlaine cette femme est une « impure » (vers 19) ce qui est mis en relief par un juron militaire : « palsembleu ».

      Le sixième quatrain démarre de nouveau sur une opposition entre le bien et le mal : « philosophe ou grigou » (vers 21). C’est une antithèse. Verlaine introduit dans ce quatrain le rapport à l’argent, le fait de posséder de l’or.

      Dans le septième quatrain nous avons des jurons mis en place les uns à la suite des autres. « petit courtaud, petit abbé » (vers 26) : Verlaine nous parle-t-il de Luis de GONGORA qui était un prêtre poète ? Il l’apostrophe, traite cet homme de « petit » qui prend ici de nombreux sens : petit homme par sa taille, petit abbé car peut-être n’a-t’il pas entièrement la foi et le comportement d’un vrai religieux et petit poète c’est-à-dire sans grand talent.

      Le huitième quatrain s’ouvre sur une libération : la nuit arrive et avec elle la vérité. Nous ressentons à ce moment une rupture avec tout le reste du poème. Cette vérité, dite « vraie » (vers 29) marque une coupure avec la vérité des quatrains précédents qui eux sont plutôt du côté du faux-semblant, de la chansonnette, des personnages des comptines. Le dénommé François, regarde tout ceci avec un air détaché.

         Pour conclure, nous pouvons penser que ce poème dont la structure est loin des critères classiques ressemble à de la poésie moderne. 

 

V - La représentation de la modernité

5.1 - Charleroi / Cathédrale de Rouen (Claude Monet - 1894) Céline L.

CHARLEROI
 
Dans l'herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.
Quoi donc se sent ?
L'avoine siffle,
Un buisson gifle
œil au passant.
Plutôt des bouges
Que des maisons.
Quels horizons
De forges rouges
On sent donc quoi ?
Des gares tonnent,
Les veux s'étonnent,
Où Charleroi ?
Parfums sinistres!
Qu'est-ce que c'est ?
Quoi bruissait
Comme des sistres ?
Sites brutaux !
Oh ! votre haleine,
Sueur humaine,
Cris des métaux!
Dans l'herbe noire
Les Kobolds vont.

Le vent profond
Pleure, on veut croire.

      Dans ce poème, Verlaine la représentation de la modernité. Le monde moderne ne semble pas l’enchanter. Le tableau nous apparaît sombre et pessimiste, voir même dangereux avec ses amas de métaux, ses gares bruyantes et ses forges crachant milles feux. L’évolution industrielle bascule pour Verlaine vers un univers sinistre et violent.

            Dans le premier quatrain, le tableau est dépeint, la note est donnée, la teinte est le noir : « dans l’herbe noire » (vers 1). La nature est salie, souillée par la fumée des usines. Les êtres humains sont transformés en Kobolds, des esprits errants. Même le vent est triste face à ce spectacle désolant.

      Le premier vers du deuxième quatrain débute par une interrogation : « quoi donc se sent ? » (vers 5). Nous sommes agressés par une odeur après la teinte noire et sombre. Nous sommes également agressés par des sons pointus et stridents rendus par l’assonance en [i] : « siffle » (vers 6) et « gifle » (vers 7).

      Dans le troisième quatrain, l’environnement n’est pas rendu propice aux habitants. Cette impression est mise en relief par le pronom relatif « que » (vers 10) qui est très restrictif et négatif. L’exclamation « quels horizons de forges rouges ! » (vers 11 et 12) est un cri du cœur. Verlaine est horrifié de voir cet univers industriel et invivable.

      Nous avons dans le quatrième quatrain trois sens : le sens olfactif « on sens donc quoi ? » (vers 13), le sens auditif « des gares tonnent » (vers 14) et le sens visuel « les yeux s’étonnent » (vers 15).

Le quatrain débute sur une interrogation portant sur l’odeur du lieu. S’ajoute à cet inconvénient un autre élément qui est le vacarme assourdissant des gares. Une certaine violence se dégage de ce quatrain. Le dernier vers est de nouveau une interrogation : où se trouve Charleroi ? Ce que les gens voient ne ressemble en aucune manière à une ville accueillante et bienveillante. Ils sont surpris par le spectacle que leur offre cette ville.

      Dans le cinquième quatrain, nous avançons dans l’horreur. La violence de Verlaine face à ce monde moderne et industriel s’intensifie. De nouveau une exclamation en début de vers accentue une constatation : l’ambiance est lugubre. Verlaine introduit la musique, très chère à son cœur, pour exprimer avec plus d’intensité le bruit strident du métal qui hurle. Il nous parle des « sistres » (vers 20), ces instruments à percussion qui s’apparentent parfaitement aux bruits de la gare, des machines qui s’entrechoquent et des forges rugissantes.

      Dans le sixième quatrain Verlaine identifie le métal à un être humain. C’est une personnification : « cri des métaux » (vers 24). Tout comme le site qui possède une haleine comme un être humain, avec sa peine et sa transpiration.

      Dans le dernier quatrain, le refrain clot le poème et l’on reprend le résultat, la constatation de toute cette modernité industrielle, c’est-à-dire une nature souillée, qui a perdu toute lumière et tout éclat, où marchent comme des automates les ouvriers qui sont identifiés à des esprits.

           La modernité a un aspect sinistre et menaçant où le vacarme est constamment présent. Verlaine nous dépeint un tableau pessimiste, laid et sale en total contradiction avec la nature qui lui a toujours inspiré tant de beauté, de douceur de vivre et de bonheur profond.

 

VI - La fusion d’un état d’âme et d’un paysage par les synesthésies 

6.1 - Ariette I / Impression soleil levant (Claude Monet) Olivia N.

ARIETTE I

C'est l'extase langoureuse,
C'est la fatigue amoureuse,
C'est tous les frissons des bois
Parmi l'étreinte des brises.
C'est, vers les ramures grises.
Le chœur des petites voix.
Ô le frêle et frais murmure
Cela gazouille et susurre,
Cela ressemble au cri doux
Que l'herbe agitée expire..
Tu dirais, sous l'eau qui vire,
Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente
En cette plainte dormante
C'est la nôtre, n'est-ce pas ?
La mienne, dis, et la tienne,
Dont s'exhale l'humble antienne
Par ce tiède soir, tout bas ?

      Nous avons choisi ce poème pour évoquer la fusion d'un état d'âme et d'un paysage par les synesthésies. Nous allons en faire une étude linéaire. 

      Verlaine débute son poème avec un certain bonheur de vivre par : « c'est l'extase langoureuse, c'est la fatigue amoureuse » (vers 1 et 2), deux vers marqués par un rythme lent, qui accentuent l'aspect de la satisfaction. Ensuite interviennent le paysage et la nature avec : « c'est tous les frissons des bois parmi l'étreinte des brises » (vers3 et 4). Les « bois » (vers 3), les « brises » (vers 4) et les « ramures grises » (vers 5) servent à mettre en place les synesthésies : « frissons » et « étreinte ». On remarquera que les sensations sont au niveau du toucher. En fin de sizain, nous entendons le chœur des petites voix qui se situe au niveau de l'entendu. Verlaine véhicule ses états d'âme par le biais des bois et de la brise.

      Le deuxième sizain débute sur l'interjection « O » (vers 7) suivi d'une allitération en « fr » : « frêle et frais murmure ». Nous pouvons supposer qu'avec le mot « frais » un élément liquide ou de fraîcheur va apparaître. Verlaine utilise une oxymore avec « cri doux » (vers 9). Tout le vers est une interrogation. Nous sommes suspendus au rythme du vers et nous attendons la chute. Mais nous restons sur « ... » qui ne répond pas à notre question « que l'herbe agitée expire... ». L'herbe qui expire est une métaphore de la mort comme un être humain qui expire son dernier souffle. Dans les deux derniers vers du deuxième sizain les sons sont feutrés et assourdis. Nous avons l'impression d'être dans une autre dimension ou bien sous l'eau. Verlaine utilise l'eau et ses murmures pour transmettre ses émotions.

      D'emblée, Verlaine débute son troisième sizain par le mot « âme » (vers 13). Il est de nouveau en proie à ses inquiétudes, son doute, son mal de vivre. Nous sommes dans le registre de l'ouïe avec « se lamente » (vers 13) et « plainte » (vers 14). Le rythme est lent et douloureux. Le mot « âme » nous renvoie au registre religieux ou de la mort et des cieux, tout comme le mot « antienne » (vers 17) qui désigne un chant religieux. Dans ce sizain, il se pose des questions comme pour se rassurer (vers 15 et 16). Il parle d'un couple, certainement du sien avec « c'est la nôtre ». Il insiste en utilisant « la mienne » et « la tienne » (vers 17). Le verbe « dis » coupe de vers en deux. La douceur et le côté feutré sont mis en avant par « s'exhale » (vers 17) qui nous rappelle le souffle de la brise. « Par ce tiède soir », nous sommes enveloppés par la nature, une douceur de vivre un peu comme une protection. Verlaine clos son poème par « tout bas » (vers 18) et nous fait retomber dans un monde apaisé, silencieux, où la nature est toujours présente. 

      Dans ce poème, Verlaine a dépeint un décor naturel, juste estompé, un décor d'une forêt qui nous donne un ensemble d'impressions légères. C'est également un décor flou, tout empreint de délicatesse où les synesthésies sont toujours présentes avec les murmures, la fraîcheur de l'eau et les sons délicats des bois. Il réussit avec la nature à exprimer ses états d'âme et toute la complexité de ses sentiments.

 

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