SEQUENCE TROIS : L'AUTOPORTRAIT

Texte 1

 

Or je suis d'une taille un peu au- dessous de la moyenne. Ce défaut n'a pas seulement de la lai­deur, mais encore de l'incommodité, à ceux mêmement qui ont des commandements et des charges: car l'autorité que donne une belle présence et majesté corporelle en est à dire.

[ ... ] J'ai au demeurant la taille forte et ramassée; le visage, non pas gras, mais plein; la complexion, entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude,

Unde rigent setis mihi crura, et pectora villis[1] ;

la santé forte et allègre, jusque bien avant en mon âge rarement troublée par les maladies. J'étais tel, car je ne me considère pas à cette heure, que je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant piéça franchi les quarante ans :

minutatim vires et robur adultum

Frangit, et in partem, pejorem liquitur aetas.[2]

Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu'un demi- être, ce ne sera plus moi. Je m'échappe tous les jours et me dérobe à moi,

Singula de nobis anni praedantur euntes.[3]

D'adresse et de disposition, je n'en ai point eu; et si, suis fils d'un père très dispos et d'une allégresse qui lui dura jusques à son extrême vieillesse. Il ne trouva guère homme de sa condition qui s'égalât à lui en tout exercice de corps : comme je n'en ai trouvé guère aucun qui ne me surmontât, sauf au courir ( en quoi j'étais des médiocres ). De la musique, ni pour la voix que j'y ai très inepte, ni pour les instruments, on ne m'y a jamais su rien apprendre. À la danse, à la paume, à la lutte, je n'y ai pu acquérir qu'une bien fort légère et vulgaire suffisance ; à nager, à escrimer, à voltiger et à sauter, nulle du tout. Les mains je les ai si gourdes que je ne sais pas écrire seulement pour moi de façon que, ce que j'ai barbouillé, j'aime mieux le refaire que de me donner la peine de le démêler; et ne lis guère mieux. Je me sens peser aux écoutants. Autrement, bon clerc. Je ne sais pas clore à droit une lettre, ni ne sus jamais tailler plume, ni trancher à table, qui vaille, ni équiper un cheval de son harnais, ni porter à poing un oiseau et le lâcher, ni parler aux chiens, aux oiseaux, aux chevaux.

Mes conditions corporelles sont en somme très bien accordantes à celles de l'âme. Il n'y a rien d'allègre : il y a seulement une vigueur pleine et ferme. Je dure bien à la peine; mais j'y dure, si je m'y porte moi- même, et autant que mon désir m'y conduit,

Molliter austerum studio fallente laborem.[4]

Autrement, si je n'y suis alléché par quelque plaisir, et si j'ai autre guide que ma pure et libre volonté, je n'y vaux rien. Car j'en suis là que, sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoi je veuille ronger mes ongles, et que je veuille acheter au prix du tourment d'esprit et de contrainte,

tanti mihi non sit opaci

Omnis arena Tagi, quodque in mare volvitur aurum[5]

extrêmement oisif, extrêmement libre, et par nature et par art. je prêterais aussi volontiers mon sang que mon soin.

J'ai une âme toute sienne, accoutumée à se conduire à sa mode. N'ayant eu jusques à cette heure ni commandant ni maître forcé, j'ai marché aussi avant et le pas qu'il m'a plu. Cela m'a amolli et rendu inutile au service d'autrui, et ne m'a fait bon qu'à moi. Et pour moi, il n'a été besoin de forcer ce naturel pesant, paresseux et fainéant.

Michel de MONTAIGNE, Essais ( 1580, édition 1595 ), Livre II, « De la présomption »,  édition Alexandre Micha, Garnier- Flammarion, 1979 ( Orthographe modernisée )

 Texte 2

Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme; mais au lieu de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit. je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il faut que je sois de sang- froid pour penser. Ce qu'il y a d'étonnant est que j’ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'attende : je fais d'excellents impromptus à loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier : À votre gorge, marchand de Paris, je dis : « Me voilà. »

Cette lenteur de penser, jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je l'ai même seul et quand je travaille. Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté : elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après une longue et confuse agitation. N'avez- vous point vu quelquefois l'opéra en Italie? Dans les changements de scènes il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps; toutes les décorations sont entremêlées; on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine , on croit que tout va renverser : cependant peu à peu tout s'arrange, rien ne manque, et l'on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manœuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si j’avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassé.

Jean- Jacques ROUSSEAU, Les Confessions ( édition 1782- 1789 ), livre III

Texte 3

Je viens d'avoir trente- quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J'ai des cheveux châtains coupés court afin d'éviter qu'ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont: une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l'on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau; un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. Cette ampleur de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Bélier; et en effet je suis né un 20 avril, donc aux confins de ces deux signes : le Bélier et le Taureau. Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé; mon teint est coloré; j'ai honte d'une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau lui­sante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées; mes deux majeurs, incur­vés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d'assez faible ou d'assez fuyant dans mon caractère.

Ma tête est plutôt grosse pour mon corps; j'ai des jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. je marche le haut du corps incliné en avant; j'ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté; ma poitrine n'est pas très large et je n'ai guère de muscles. J'aime à me vêtir avec le maximum d'élégance; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d'ordinaire profondément inélégant; j'ai horreur de me voir à l'improviste dans une glace car, faute de m'y être préparé, je me trouve à chaque fois d'une laideur humiliante.

Quelques gestes m'ont été - ou me sont - familiers : me flairer le dessus de la main; ronger mes pouces presque jusqu'au sang; pencher la tête légèrement de côté; serrer les lèvres et m'amincir les narines avec un air de résolution; me frapper brusquement le front de la paume - comme quelqu'un à qui vient une idée - et l'y maintenir appuyée quelques secondes (autrefois, dans des occasions analogues, je me tâtais l'occiput ) ; cacher mes yeux derrière ma main quand je suis obligé de répondre oui ou non sur quelque chose qui me gêne - ou de prendre une décision; quand je suis seul me gratter la région anale; etc. Ces gestes, je les ai un à un abandonnés, au moins pour la plupart. Peut- être aussi en ai- je seulement changé et les ai- je remplacés par de nouveaux que je n'ai pas encore repérés? Si rompu que je sois à m'observer moi- même, si maniaque que soit mon goût pour ce genre amer de contemplation, il y a sans nul doute des choses qui m'échappent, et vraisemblablement parmi les plus apparentes, puisque la perspective est tout et qu'un tableau de moi, peint selon ma propre perspective, a de grandes chances de laisser dans l'ombre certains détails qui, pour les autres, doivent être les plus flagrants. 

Mon activité principale est la littérature, terme aujourd'hui bien décrié. je n'hésite pas à l’employer cependant, car c'est une question de fait: on est littérateur comme on est botaniste, philosophe, astronome, physicien, médecin. À rien ne sert d'inventer d'autres termes, d'autres prétextes pour justifier ce goût qu'on a d'écrire : est littérateur quiconque aime penser une plume à la main. Le peu de livres que j'ai publiés ne m'a valu aucune notoriété. Je ne m'en plains pas, non plus que je ne m'en vante, ayant une même horreur du genre écrivain à succès que du genre poète méconnu.

            Michel Leiris, L'Âge d'homme ( 1939 ), Gallimard, collection Folio

Texte 4

Sur les terrasses du Luxembourg, des enfants jouaient, je m'approchais d'eux, ils me frôlaient sans me voir, je les regardais avec des yeux de pauvre : comme ils étaient forts et rapides! comme ils étaient beaux! Devant ces héros de chair et d'os, je perdais mon intelligence prodigieuse, mon savoir universel, ma musculature athlétique, mon adresse spadassine; je m'accotais à un arbre, j'attendais. Sur un mot du chef de la bande, brutalement jeté : «Avance, Pardaillan, c'est toi qui feras le prisonnier », j'aurais abandonné mes privilèges. Même un rôle muet m'eût comblé. J’aurais accepté dans l'enthousiasme de faire un blessé sur une civière, un mort. L'occasion ne m'en fut pas donnée: j'avais rencontré mes vrais juges, mes contemporains, mes pairs, et leur indifférence me condamnait. Je n'en revenais pas de m'en découvrir par eux : ni merveille ni méduse, un gringalet qui n'intéressait personne. Ma mère cachait mal son indignation : cette grande et belle femme s'arrangeait fort bien de ma courte taille, elle n'y voyait rien que de naturel : les Schweitzer sont grands et les Sartre petits, je tenais de mon père, voilà tout. Elle aimait que je fusse, à huit ans, resté portatif et d'un maniement aisé : mon format réduit passait à ses yeux pour un premier âge prolongé. Mais, voyant que nul ne m'invitait à jouer, elle poussait l'amour jusqu'à deviner que je risquais de me prendre pour un nain - ce que je ne suis pas tout à fait - et d'en souffrir. Pour me sauver du désespoir, elle feignait l'impatience : «Qu'est- ce que tu attends, gros benêt? Demande- leur s'ils veulent jouer avec toi. » Je secouais la tête : j'aurais accepté les besognes les plus basses ,je mettais mon orgueil à ne pas les solliciter. Elle désignait des dames qui tricotaient sur des fauteuils de fer : «Veux- tu que je parle à leurs mamans? » Je la suppliais de n'en rien faire; elle prenait ma main, nous repartions, nous allions d'arbre en arbre et de groupe en groupe, toujours implorants, toujours exclus. Au crépuscule, je retrouvais mon perchoir, les hauts lieux où soufflait l'esprit, mes songes: je me vengeais de mes déconvenues par six mots d'enfant et le massacre de cent reîtres. N'importe : ça ne tournait pas rond.

 

Jean- Paul SARTRE, Les Mots (  1964 ) , Gallimard, collection Folio

Texte 5

J'aime : la salade, la cannelle, le fromage, les piments, la pâte d'amandes, l'odeur du foin coupé (j'aimerais qu'un « nez » fabriquât un tel parfum), les roses, les pivoines, la lavande, le champagne, des positions légères en politique, Glenn Gould, la bière excessivement glacée, les oreillers plats, le pain grillé, les cigares de Havane, Haendel, les promenades mesurées, les poires, les pêches blanches ou de vigne, les cerises, les couleurs, les montres, les stylos, les plumes à écrire, les entremets, le sel cru, les romans réalistes, le piano, le café, Pollock, Twombly, toute la musique romantique, Sartre, Brecht, Verne, Fourier, Eisenstein, les trains, le médoc, le bouzy , avoir la monnaie, Bouvard et Pécuchet, marcher en sandales le soir sur les petites routes du Sud- Ouest, le coude de l'Adour vu de la maison du docteur L., les Marx Brothers, le serrano à sept heures du matin en sortant de Salamanque, etc.

     Je n'aime pas: les loulous blancs, les femmes en pantalon, les géraniums, les fraises, le clavecin, Miro, les tautologies, les dessins animés, Arthur Rubinstein, les villas, les après- midi, Satie, Bartok, Vivaldi, téléphoner, les chœurs  d'enfants, les concertos de Chopin, les bransles de Bourgogne, les danceries de la Renaissance, l'orgue, M. A. Charpentier, ses trompettes et ses timbales, le politico- sexuel, les scènes, les initiatives, la fidé­lité, la spontanéité, les soirées avec des gens que je ne connais pas, etc.                 

     J’aime, je n'aime pas: cela n'a aucune importance pour personne; cela, apparemment, n'a pas de sens. Et pourtant tout cela veut dire : mon corps n'est pas le même que le vôtre. Ainsi, dans cette écume anarchique des goûts et des dégoûts, sorte de hachurage distrait, se dessine peu à peu la figure d'une énigme corporelle, appelant complicité ou irritation. Ici commence l'intimidation du corps, qui oblige l'autre à me supporter libéralement, à rester silencieux et courtois devant des jouissances ou des refus qu'il ne partage pas.

          (Une mouche m'agace, je la tue : on tue ce qui vous agace. Si je n'avais pas tué la mouche, c'eût étépar pur libéralisme: je suis libéral pour ne pas être un assassin.)                                 

                                               Roland BARTHES, Roland Barthes par Roland Barthes ( 1975 ), Le Seuil.

Texte 6

 

Un jour, j'étais âgée déjà, dans le hall d'un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s'est fait connaître et il m'a dit: «Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j'aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. » Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir et dont je n'ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C'est entre toutes celle qui me plaît de moi-  même, celle où je me reconnais, où je m'enchante.

Très vite dans ma vie il a été trop tard. Entre dix- huit ans et vingt- cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix- huit ans, j'ai vieilli. je ne sais pas si c'est tout le monde, je n'ai jamais demandé. Il me semble qu'on m'a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu'on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. je l'ai vu gagner mes traits un à un, changer le rapport qu'il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d'en être effrayée, j'ai vu s'opérer ce vieillissement de mon visage avec l'intérêt que j'aurais pris par exemple au déroulement d'une lecture. je savais aussi que je ne me trompais pas, qu'un jour il se ralentirait et qu'il prendrait son cours normal. Les gens qui m'avaient connue à dix- sept ans lors de mon voyage en France ont été impressionnés quand ils m'ont revue, deux ans après, à dix- neuf ans. Ce visage- là, nouveau, je l'ai gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu'il aurait dû. J'ai un visage lacéré de rides, à la peau cassée. Il ne s'est pas affaissé comme certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J'ai un visage détruit.

Que je vous dise encore, j'ai quinze ans et demi.

C'est le passage d'un bac sur le Mékong.

L'image dure pendant toute la traversée du fleuve.                  

J'ai quinze ans et demi, il n'y a pas de saisons dans ce pays- là, nous sommes dans une saison unique, chaude, monotone, nous sommes dans la longue zone chaude de la terre, pas de printemps, pas de renouveau.                          

          Marguerite DURAS, L'Amant ( 1984 ), Éditions de Minuit.  

 

Texte 7

À la qualité d'être extrêmement sensible, je joignais donc, en 1800, 1801, et 1803, celle de vouloir passer pour roué, et l'on voit que j'étais seulement l'opposé de ce caractère.

Personne n'eut pitié de moi et ne me secourut d'un conseil charitable. J'ai donc passé sans femmes les deux ou trois ans où mon tempérament a été le plus vif On n'a pas de souvenir des sensations pures (sans mélanges). Ce que je dis ici de mon tempérament est donc tiré du peu que je sais en histoire naturelle. On dit que de dix- neuf à vingt- deux ans nous jouissons d'une ardeur qui nous quitte bientôt après. Étant né en 1783, j'ai passé à Milan et en Lombardie mes dix- septième, dix- huitième et dix- neuvième années.

J'étais dévoré de sensibilité, timide, fier et méconnu. Ce dernier mot est ici sans orgueil et pour exprimer que, quand ma manière a eu le courage de se montrer, tout le monde a été étonné; on me croyait le contraire de ce que je suis. À dix- huit ans, quand j'adorais le plus Mme la comtesse Simonetta, je manquais d'argent et n'avais qu'un habit, quelquefois un peu décousu par- ci par- là.

N'étant rien à Milan chez M. P. et Mme la comtesse Simonetta, ayant déjà trop d'orgueil pour faire des avances, je passais mes journées dans un attendrissement extrême et plein de mélancolie.

Je voyais réussir Joinville, Mazeau, Derville- Maléchard et autres; je leur voyais faire des choses que je sentais pouvoir faire mieux; ils étaient heureux, avaient des maîtresses. Je ne me remuais point, j'attendais que quelque hasard romanesque, comme le brisement d'une voiture, etc., que le sort fit connaître mon cœur à quelque âme sensible.

Si j'eusse eu un ami, il m'eût mis dans les bras d'une femme. Heureux, j'aurais été charmant. Non pas par la figure assurément et par les manières, mais par le cœur, j'eusse pu être char­mant pour une femme sensible; elle eût trouvé en moi une âme romaine pour les choses étrangères à l'amour; elle eût eu le plaisir de former les manières de son amant, qui se sont formées, depuis, à force d'être heurtées par l'expérience, et pas trop mal.

Sans doute une telle femme eût été aimée de moi autant que la femme la plus vraiment sensible peut souhaiter d'être aimée. Alors, je n'eusse pas même pense a autre chose qu'à une femme qui m'aurait aimé et que j'aurais eue.

Ma sensibilité n'eût pas engendré la langueur; je crois que ses mouvements divers eussent pu inté­resser chaque jour, et pendant beaucoup de jours, une âme aimante, qui eût su voir la mienne.

STENDHAL, Oeuvres intimes, t. I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1955.

 

 

 

Portrait de Balthazar Castiglione de Raphaël ( 1514- 1515 ) Musée du Louvre  

Autoportrait de Rembrandt ( 1640 ) Musée du Louvre

DIAPORAMA "Les autoportraits de Rembrandt"

 

 

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[1] « Aussi ai- je les jambes et la poitrine hérissées de poils. » ( MARTIAL, Epigrammes ).

[2] « Petit à petit, les forces et la vigueur de l'adolescence sont brisées par l'âge qui glisse vers la décrépitude» (LUCRECE).

[3] « Un à un, nos biens nous sont dérobés par les années qui passent» (HORACE, Épîtres).

[4] « Le plaisir trompant l’austérité du labeur. » ( HORACE, Satires ).

[5] « A si grand prix, je ne voudrais pas de tout l’or que roulent vers la mer les sables du Tage ombreux. » ( JUVENAL )

 

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