SEQUENCE QUATRE 

Violette sur la terre de Carole Fréchette

Merci aux Editions Actes Sud

A Maud Ivanov, assistante de Maxime Leroux qui a présenté la pièce et la mise en scène de Maxime Leroux à la classe

A Justine Bitot du Nouveau Festival Octobre en Normandie

Représentation : 

Le Rive Gauche, Saint- Etienne- du- Rouvray

le 9 novembre 2005

 

 

 

Texte 1

PAUL. Il faisait presque noir. Il devait être huit heures et demie. J'avais chaud. J'ai sauté dans mon auto. C'est rare qu'on a chaud comme ça, ici, au début de juin. Tout est détraqué. On a chaud avant la Saint- Jean. On gèle en juillet. J'étais pas bien. J'aime pas ça avoir chaud. Je sais pas quoi faire de mon corps. On dirait qu'il est de trop. Je tournais en rond dans la maison. Je suis sorti en laissant claquer la porte. Avant, je faisais atten­tion. Je la refermais doucement pour pas choquer Suzanne. Maintenant, je m'en fous, je la laisse claquer. J'ai sauté dans mon auto. J'ai roulé en direction du village. J'ai pensé: à cette heure- là, Jean- Claude va sûrement être chez Roméo. Benoît aussi, probablement. À moins que sa femme ait une réunion. Sa femme a souvent des réunions le soir. On l'agace avec ça. On lui dit: fais attention, Benoît, l'action syndicale, ça peut mener loin! Il dit rien. Benoît, tu peux lui dire ce que tu veux, il se fâche jamais. Je sais pas comment il fait. J'ai pensé à la bière froide sur le comptoir, aux questions de Roméo, toujours les mêmes - as- tu passé la nuit sur la corde à linge, mon Paul? – à la télé allumée au bout du bar, à la déprime de Jean- Claude, aux petits rires de temps en temps, aux longs silences. Tout à coup, j'ai bifurqué. Comme ça, sur un coup de tête. C'est juste en laissant la grand- route que j'ai compris où je me dirigeais. Ça faisait longtemps que j'étais pas allé là. Huit, dix mois, Peut­-être plus. Il y a quelques années, j'y allais souvent. Des fois je passais des heures, la nuit, à marcher, à regarder. Pourtant, il y a pas grand- chose à voir. Une fois ou deux, j'ai pleuré. Il me semble que j'ai pleuré. Des gros sanglots, le nez qui coule, comme quand j'étais petit, Mais ça fait longtemps. Ce soir- là, je sais pas pourquoi, je suis retourné. Peut- être que je voulais de l'air. Je me suis aperçu que j'avais une chanson dans la tête. La chanson que... C'est drôle le cerveau, quand même. Je cherchais le deuxième couplet. J'ai entendu un petit bruit. Une respiration. C'était tout près, mais je voyais rien. La nuit était tombée. J'ai cherché mon briquet.

  ÉTIENNE. Il devait être cinq heures et vingt. D'habitude, ça me prend vingt- cinq, vingt- six minutes pour y aller, mais là je suis tombé

 sur Albert Brizinski qui faisait les cent pas devant chez lui. J'ai voulu rebrousser chemin, prendre par la petite rue derrière l'épicerie,

 mais il m'a aperçu et il s'est mis à marcher vers moi. J'étais pris. Il a commencé à me parler de son hernie discale. Ça faisait des heures

 qu'il marchait de long en large dans la cuisine, il s'est dit: aussi bien faire ça dehors. Prendre un peu d'air. Surtout avec la chaleur qu'il fait

. Ça a pas de bon sens, faire chaud de même à ce temps- ci de l'année. Qu'est- ce qui se passe, donc, Étienne ? Penses- tu que c'est la

 couche d'ozone ? J'ai dit: écoute, Albert, mais il a enchaîné avec les problèmes digestifs de Jacqueline. Ils lui ont fait des tests, des

 analyses, ils ont rien trouvé. Elle est inquiète parce que sa sœur Thérèse est morte d'un cancer du foie, il y a deux ans, puis c'est un peu

 comme ça que ça a commencé. J'ai dit: écoute, Albert, mais il est revenu à son hernie, il m'a décrit la douleur, comme un poignard au

 milieu du dos, comme si quelqu'un tournait lentement la lame entre tes vertèbres, t'as les yeux pleins d'eau, tu veux crier. J'ai pensé:

 moi, c'est dans ma tête qu'il y a un couteau. Puis il a parlé de son cousin Gilles qui a été opéré dernièrement, ils lui ont soudé trois

 vertèbres; il a plus mal au dos, mais il est raide comme une planche. J'ai dit: écoute, Albert, j'ai pas le temps. Albert Brizinski, si tu le

 laisses faire, il peut te parler de maladie jusqu'à demain matin. De son hernie, de ses brûlements d'estomac, des maux de tête de sa

 cousine, du cancer de son beau- frère. J'ai dit: écoute, Albert, je suis pressé, tu me raconteras ça une autre fois. J'ai continué mon

 chemin. Il m'a crié: comment ça, pressé ? Il est cinq heures du matin! J'ai pas répondu. Il a crié: où est- ce que tu vas comme ça ? J'ai

 marché plus vite. C'est pas de ses affaires, ce que je fais, où je le fais, à quelle heure je le fais. Ça le regarde pas. J'ai dû arriver vers cinq

 heures et quart. Je suis allé directement à ma cachette, j'ai sorti mes affaires. Je marmonnais. Quand je suis pas de bonne humeur, je me

 parle tout bas. Marie- Jeanne dit que je marmonne sans arrêt, même la nuit, comme un vieux moteur qui serait coincé. Je fouillais dans

 mes affaires. À un moment donné, j'ai senti quelque chose, comme une chaleur dans mon dos. Ou plutôt sur ma nuque. Comme une

 chaleur. Je me suis retourné.

Paul allume son briquet dans le noir.

PAUL. Il y a quelqu'un? ( Silence.) Est- ce qu’il y a quelqu’un ?

Silence. Paul bouge un peu avec son briquet. Il fredonne.

« Mais il est bien court le temps des cerises

Où l'on s'en va deux cueillir en rêvant

Des pendants d'oreilles,

Cerises d'amour»... ( Silence.) « Cerises d’amour »… ( Silence. )

Après, qu'est- ce que c'est? Après cerises d’amour ?  vous le savez?

Texte 2

À la brunante.

Marie- Jeanne apparaît dans le champ, tenant un petit paquet. Elle s'arrête à bonne distance de Violette.

 

MARIE- JEANNE. Qu'est- ce qu'il vous a dit? Est- ce qu'il vous a expliqué ce qu'il vient faire ici tous les matins depuis deux semaines? Qu'est- ce qu'il prépare? Ses folies, je les connais. Je l'ai déjà vu hurler tout seul à l'entrée de la mine, je l'ai vu lancer des pots de peinture sur les murs, je l'ai vu mettre le feu, casser des vitres, camper pendant trois jours devant la maison du gérant. Mais je pensais que c'était fini tout ça. Depuis que la mine est fermée, il s'était un peu tranquillisé. Qu'est- ce qu'il prépare, le savez- vous ? (Silence. ) Est- ce qu'il vous a parlé de moi? Marie- Jeanne. Est- ce qu'il vous a dit que ça fait cinq mois qu'on s'est pas adressé un seul mot? Est- ce qu'il vous a dit que c'est moi qui ai décidé de plus lui parler parce que je trouvais qu'il était allé trop loin ? Cinq mois sans s'adresser la parole, pas même en mangeant, pas même pour dire oublie pas d'acheter du lait ou ferme la porte comme il faut... Seulement des petits papiers sur la table de la cuisine. Est- ce qu'il vous l'a dit, ça? Non, je suis sûre que non. (Silence.) Il vous a pas parlé de moi. C'est ça? (Silence.) La première fois que je l'ai vu, j'ai pensé celui- là, il faudrait le dynamiter pour le faire tomber. Il est tellement droit, tellement solide. Je me suis dit: moi, je vais le faire bouger en douceur. Ça fait vingt quatre ans que j’essaie. Il se tasse pas d'un pouce. Il est planté dans la terre, les pieds vissés dans la roche. (Silence.) Est- ce qu'il vous a souri ? Est- ce qu'il vous a dit quelque chose de gentil? Il peut être doux quand il veut. Il a un beau sourire. Mais quand il se fâche… c'est terrible. Les premières fois, ça me faisait trembler. (Silence.) Je... vous ai apporté ça. C'est des biscuits au chocolat. J'ai ... quand on arrive de loin, ça peut être bon, un peu de sucré. Tout le monde aime ça, les biscuits au chocolat. Tenez.

Elle pose le paquet devant la femme. Elle remarque tout à coup le petit drapeau planté par Étienne.

Vous avez planté un drapeau? Pourquoi? (Silence.) Vous arrivez du Nord, c'est ça ? J'ai réfléchi. Je me suis dit: il faut qu’elle arrive du Nord. Sinon, pourquoi elle viendrait ici. Quand on se sauve, on va vers le Sud, c'est certain. On va vers la chaleur, la lumière, la beauté, la mer. C'est là que vous allez, non ? Vous vous sauvez. Je peux comprendre ça. Il y a des fois où c’est la seule chose à faire. Quand ta vie est une aberration.

VIOLETTE. Aberration.

MARIE-- JEANNE. Oui, aberration. Ça veut dire: une chose qui...

VIOLETTE. Une chose qui a pas de sens.

MARIE- JEANNE. C'est ça. Une chose qui a pas de sens. Comme passer cinq mois sans dire un mot à son mari, comme passer cinquante et un ans dans une place qu'on déteste, comme rêver de s'en aller ailleurs et jamais partir, comme aimer quelqu’un qui vous détruit.

VIOLETTE. Aberration.

MARIE- JEANNE. Restez pas ici. Il y a rien ici. Juste de la roche et des résidus. Vous avez déjà fait le plus difficile. Vous avez pris la décision. Vous avez quitté votre mari, votre famille, vos amis, vous avez laissé un mot sur la table de la cuisine, vous avez refermé la porte doucement. Continuez maintenant. Étienne dit qu'on peut pas recommencer sa vie. Il dit qu'on est ce qu'on est et c'est tout. Que de toute façon, c'est pas mieux ailleurs, c'est la même chose partout, la laideur...

VIOLETTE. La laideur, l'injustice, la malhonnêteté, l'hypocrisie.

MARIE- JEANNE. Oui, c'est ça. Mais moi je dis que c'est possible. Qu'est- ce qui nous empêche lui et moi de vendre la maison, l'auto? Qu'est- ce qui nous empêche de rire en faisant nos valises, qu'est- ce qui nous empêche de nous embrasser et de nous aimer comme avant? Dites- le moi!

VIOLETTE. Vous avez un lac à l'intérieur et il déborde, c'est ça?

MARIE- JEANNE. Un lac? Je sais pas. Je sais pas ce que je suis. Peut- être une poignée de sable, peut- être un peu de vent emprisonné dans une chambre fermée.

VIOLETTE. Tu pleures?

MARIE- JEANNE. Je pleure pas. Touchez. Il y a juste une chose qui me fait pleurer. Les enfants que j'ai pas eus. Les deux qui sont morts en sortant de mon ventre et tous les autres qui sont restés dans ma tête.

VIOLETTE. Qu'est- ce qui te fait de la peine?

MARIE‑ JEANNE. Je sais pas, je... C'est ma vie qui me fait de la peine. (Silence.) Je voudrais savoir… Est- ce que ça a été dur de partir? Avez- vous beaucoup hésité? Êtes- vous partie le matin, le soir, la nuit? Comment c'était de sentir votre maison dispa­raître derrière vous ? Et comment c'est de marcher toute seule, de manger toute seule, de dormir toute seule ? Est- ce que ça fait peur? Est-  ce que ça rend triste ? Est- ce que vous regrettez, des fois? Qu'est- ce qui vous manque le plus? L'odeur de votre cuisine, les petites manies de votre mari, ses chemises qui traînent, le bruit de ses pas dans le couloir, ses colères, ses silences ?               (Silence. ) Qu’est- ce que vous avez dit en partant ? Avez- vous trouvé une phrase pour expliquer ? Vous avez sûrement trouvé une phrase. Au moins une. Dites- la moi, s’il vous plaît. ( Silence. ) S’il vous plaît.

VIOLETTE. Je me suis trompée.

MARIE- JEANNE. C’est ça que vous avez dit ?

VIOLETTE. Je me suis trompée.

Silence.

MARIE- JEANNE. Est- ce que je peux vous demander ? Dites- lui pas que je suis venue, O.K ? Que je l’ai suivi. Dites- lui pas.                   ( Silence. )  Allez- vous les manger, mes biscuits ?

 

***

 

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