COURS PREMIERE 2005
TEXTES ET IMAGES - SEQUENCE UN

Il
y avait dans le voisinage un derviche[1] très fameux, qui passait
pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; Pangloss
porta la parole, et lui dit: « Maître, nous venons vous prier de nous dire
pourquoi un aussi étrange animal que l'homme a été formé.
-
De quoi te mêles- tu ? dit le derviche, est~ce là ton affaire ? - Mais, mon Révérend
Père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre.- Qu'importe,
dit le derviche, qu'il y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse envoie un
vaisseau en Égypte, s'embarrasse- t- elle si les souris qui sont dans le
vaisseau sont à leur aise ou non ? - Que faut- il donc faire ? dit Pangloss, -
Te taire, dit le derviche. - Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu
avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de
l'origine du mal, de la nature de l'âme et de l'harmonie préétablie. » Le
derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
Pendant
cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler à
Constantinople deux vizirs du banc et le muphti,
et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait
partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en
retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait
le frais à sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi
curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu'on venait d'étrangler.
« Je n'en sais rien, répondit le bonhomme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun
muphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je
présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent
quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent; mais je ne m'informe jamais
de ce qu'on fait à Constantinople; je me contente d'y envoyer vendre les fruits
du jardin que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers
dans sa maison : ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs
sortes de sorbets qu'ils faisaient eux- mêmes, du kaïmac[2]
piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des
ananas, des pistaches, du café de Moka qui n'était point mêlé avec le
mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon
musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.
«
Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? - je n'ai
que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants; le
travail éloigne de nous trois grands maux: l'ennui, le vice, et le besoin. »
Candide,
en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du
Turc. Il dit à Pangloss et à
Martin: « Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien préférable à
celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper. Les grandeurs,
dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes
car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu
par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut
tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada
; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment
périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée,
Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius,
Domitien, Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie
Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri IV ? Vous savez-
je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin. - Vous avez
raison, dit Pangloss : car, quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y
fut mis ut operaretur eum[3],
pour qu'il travaillât; ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos. -
Travaillons sans raisonner, dit Martin; c'est le seul moyen de rendre la vie
supportable. »
Toute
la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses
talents. La petite terre rapporta beaucoup, Cunégonde était à la vérité
bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la
vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne
rendit service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête
homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les
événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car
enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups
de pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez
pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à
pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous
n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez
pas ici des cédrats confits et des pistaches. – Ceci est bien dit, répondit
Candide, mais il faut cultiver notre jardin . »
Voltaire,
Candide, chapitre XXX, « Conclusion »
[1] Religieux musulman. Le muphti est un chef religieux. Les vizirs du banc sont des ministres du conseil.
[2] Sorte de crème.
[3] « pour qu’il le travaille » ( Genèse )

La
Cigale et la Fourmi
La cigale, ayant chanté
Tout l’été
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue
5 Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
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Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
«Je vous paierai, lui dit- elle,
Avant l'août, foi d'animal,
Intérêt et principal. »
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La fourmi n'est pas prêteuse
C'est là son moindre défaut.
« Que faisiez- vous au temps chaud?
Dit- elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
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Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j’en suis fort
aise
Eh bien ! dansez maintenant. »
Jean
de La Fontaine, Fables, I, 1
Le
Laboureur et ses Enfants
Travaillez,
prenez de la peine :
C'est
le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit
venir ses enfants, leur parla sans témoins.
«
Gardez- vous, leur dit- il, de vendre l'héritage
Que
nous ont laissé nos parents :
Un
trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage
Vous
le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez
votre champ dès qu'on aura fait l'août :
Creusez,
fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
Où
la main ne passe et repasse. »
Le
père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà,
delà, partout : si bien qu'au bout de l'an
Il
en rapporta davantage.
D'argent,
point de caché. Mais le père fut sage
De
leur montrer, avant sa mort,
Que
le travail est un trésor.
Jean
de La Fontaine, Fables, V, 9

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DANS
L' ANTIQUITE
Otium,
notion
importante dans la civilisation de Rome; mais l'étymologie de ce mot est
incertaine et son contraire (negotium, activité) n'éclaire qu'en
partie sa signification. En effet celle- ci oscille entre une acception péjorative
( paresse, désœuvrement ) et une acception favorable ( réflexion, méditation
). C'est qu'en réalité l'otium vaut ce que vaut l'homme quand il est
livré à lui- même, qu'il est libéré des affaires quotidiennes. C'est un
art d'être soi-même, et donc un art difficile. Pour les uns, ce sera
l'oisiveté, l'inaction ; pour d'autres l'individualisme égoïste; pour
d'autres encore, la facilité ou les plaisirs ; mais ce peut être aussi le
loisir studieux, la contemplation, le retour fructueux sur soi, l'étude, la
création littéraire ou philosophique. C'est surtout à partir du
Il eme siècle av. J.C que, progressivement, s’imposa l’idée
d’un loisir soustrait aux obligations de la ville et consacré à la culture
de l’âme et de l’esprit.
Jean-
Claude Fredouille, Dictionnaire de la civilisation romaine, Paris,
Larousse, 1968
Entre
la cupidité et la mollesse
Matinée de paresse : tu ronfles. « Debout, dit
l'Avarice. Hé ! debout ! » Tu refuses, elle presse : « Debout, dit- elle. -
je ne puis. - Debout- Pour quoi faire ? - Tu le demandes! Anchois à ramener du
Pont, castoréum[1], étoupes, ébène,
encens, vins bien coulants de Cos[2]
; sois sur place pour, le premier, décharger le poivre du chameau encore
altéré. Trafique; et sans épargner les serments. - Mais Jupiter m'entendra. -
Ah, ah, ah ! l'imbécile : tu te contenteras toute ta vie de passer ton
doigt au fond de la salière, si tu prétends vivre avec Jupiter. » Déjà tu
as troussé ta tunique ; à tes esclaves le sac et l'amphore; dépêchons : au
navire ! C'en est fait; tu vas sur une longue quille fendre la mer Égée,
à moins que, adroite, la Mollesse ne te tire à part...
Elle te souffle : « Et puis fou, où cours- tu ? Où
? Pourquoi ? Ta poitrine est en feu, une bile ardente y bout , des flots de ciguë[3]
ne pourraient l'éteindre. Non ? toi, passer la mer ? Dîner sur un banc de
rameurs, adossé à un paquet de cordages ? Boire de la piquette de Véïes, éventée
et sentant la poix[4]
? Et pourquoi ? Pour que tes sous, modestement placés ici au denier vingt[5],
rapportent à force de sueur jusqu'au denier neuf [6]?
Songe à toi, prenons du bon temps. Nous n'avons que ce moment de vie; et puis
tu seras cendre, mânes, vain nom[7]".
Vis en songeant que tu mourras: l'heure fuit, le moment où je parle est déjà
loin de moi. »
Eh bien, que vas- tu faire ? Double hameçon qui te déchire,
et de- ci et de- là. Iras- tu par- ci ? Iras- tu par- là ? Il te faut tour à
tour, esclave, subir un de ces deux maîtres, sans cesse virevolter.
[1] Narcotique, tiré du castor.
[2] Ile de la mer Égée.
[3] Remède contre les crises de folie.
[4] On mettait de la poix dans le vin pour en assurer la conservation.
[5] 5% par mois ( 60% ).
[6] 11% par mois ( 132% ).
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