Préparation concours 2005- 2006 Agrégation interne de Lettres modernesÉpreuve de didactique COMPOSITION N°1
A
partit du groupement de textes qui vous est proposé, vous entreprenez avec une
classe de première l’étude de la lettre. Dans un développement composé et
rédigé, vous définirez, à partir de l’analyse des textes, votre projet
didactique et ses modalités d’exécution. Texte
n°1 : VOLTAIRE, Lettres philosophiques, Dixième lettre, « Sur
le commerce » ( 1734 ) Texte
n°2 : Marie- Jeanne RICCOBONI, Lettres de Fanny Butlerd ( 1757 ) Texte
n°3 : Jean- Jacques ROUSSEAU, Lettre à d’Alembert sur les spectacles
( 1758 ) Texte
n°4 : Jean d’ALEMBERT, Lettre à Monsieur Jean- Jacques Rousseau
( 1759 ) Texte
n°5 : Denis DIDEROT, « Lettres à Sophie Volland », 10 août
1759 . Texte 1
VOLTAIRE, Lettres philosophiques, Dixième
lettre Texte 2Lettre
42.Dimanche
au soir. J' ai été
aujourd'hui dîner à huit milles de Londres avec deux dames catholiques qui se
sont retirées dans cette espèce de couvent français, nouvellement toléré :
cela peut passer pour un monastère, quoique les religieuses soient en habit
séculier. La maison est belle, et remplie de jeunes demoiselles irlandaises. J'
ai été frappée de l' extrême tranquillité qui règne dans ce lieu. Miss
Betzi et sa petite sœur étaient avec moi. Sir Thomas est venu nous chercher.
Nous revenions tous quatre dans un grand silence. Sir Thomas soupirait, Miss
Betzi marmottait un air à boire, l' enfant mangeait des massepains, et moi je
me contais une histoire qui n' était pas plaisante. Quand mon cher Alfred ne m'
aimera plus, disais-je, je me ferai catholique, et j' irai habiter cette maison
paisible. J' aurai bien du plaisir à me confesser, car je ne parlerai que de
mon amant ; son image ornera ma jolie cellule : tous les saints, toutes les
saintes qui pareront mon oratoire auront cette aimable physionomie. Le portrait
que je tiens de sa main, placé dans le lieu le plus éminent, sera le patron le
plus révéré de mon simple ermitage ; couronné de fleurs, et couvert d' un
voile léger, il ne sera vu que de moi, il sera toujours le dieu de mon cœur.
Je lui adresserai des vœux qui ne le toucheront plus : n' importe, je sentirai
toujours de la douceur à m' occuper de lui. Milord sera mon ami, il viendra
quelquefois me voir ; je lui cacherai mes peines ; je retiendrai mes larmes, je
renfermerai mes regrets ; je ne lui parlerai que de lui, de sa grandeur, de sa
fortune, de ses emplois brillants.
Il ne saura pas qu' il est toujours aimé, il ignorera que son amie est
malheureuse, malheureuse par lui. Avec ce petit projet, nous avancions vers
Londres, et le cœur me battait bien fort. Aurai-je une lettre, disais-je à sir
Thomas ? Vous irez voir si j' ai une lettre. Il y a été. Je n' en ai point :
hélas ! Je n' en ai point. à minuit. je
suis tout -à- fait triste, mon cher Alfred ; cette lettre qui n' est point
venue... mon dieu, pourquoi n' est elle pas venue ? Ah ! L' absence est le
poison de l' amour ; elle détruit tous ses plaisirs. Adieu, je vais me mettre
au lit ; et ce portrait qui rit, je ne puis le souffrir ce soir ; son air gai m'
indigne ; il passera la nuit dans le tiroir, pour lui apprendre à me montrer de
la joie quand je suis de mauvaise humeur. Lettre
44. Mardi
à minuit. Que puis-je vous
dire, dans la position où je suis ? Après avoir attendu ce jour avec tant d'
impatience, le voir finir sans recevoir cette lettre si désirée ; ne savoir
que penser, n' oser vous condamner dans la crainte d' être injuste ; m'
inquiéter, me chagriner, c' est tout ce que je puis faire. Ah ! Pourquoi vous
ai-je aimé ? ... j' ai vu partir milord pour Plimouth, je l' ai vu partir pour
Caitombridge : pourquoi faut-il que son voyage à... soit un événement pour
moi ? Il n' était point à Londres, mon cœur en était-il moins paisible ? Il
ne m' écrivait point, en étais-je moins heureuse ? Par quelle fantaisie a-t-il
voulu m' intéresser à son sort ? Faut-il que le mien dépende de lui ? D' où
me vient la douleur qui me presse ? Que me manque-t-il ? Une feuille de papier !
Et me voilà désolée, parce que je ne l' ai point. Ah ! Sir Charles, sir
Charles, est-ce ainsi que vous aimez ? Si vous connaissiez le cœur que vous
avez touché, vous ménageriez mieux son extrême sensibilité. Vous êtes loin,
bien loin d' imaginer que quelque accident ne vous ait arrêté dans votre
route, que vous ne soyez arrivé malade, que vous ne m' aimiez plus. Quelque
terrible que soit cette idée, je la préfère sans balancer aux deux autres. Ah
! Que l' amour me vend chers les plaisirs qu' il m' a donnés ! Il y a huit
jours que je vous écrivais, quelle différence ! Je parlais à un amant dont je croyais
être adorée. à qui est-ce que je parle à présent ? Je ne vous connais plus
; non, milord, je ne vous connais plus.
Marie- Jeanne RICCOBONI, Lettres de Fanny Butlerd Texte 3
Je trouve que cette comédie nous découvre mieux
qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre,
et nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au public,
il a consulté le goût le plus général de ceux qui le composent: sur ce goût
il s'est formé un modèle, et sur ce modèle un tableau des défauts
contraires, dans lequel il a pris ses caractères comiques, et dont il a
distribué les divers traits dans ses pièces. Il n'a donc point prétendu
former un honnête homme, mais un homme du monde, par conséquent, il n'a point
voulu corriger les vices, mais les ridicules; et, comme j'ai déjà dit, il a
trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi,
voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités
de l'homme aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant d'autres
ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le
ridicule de la vertu: c'est ce qu'il a fait dans Le
Misanthrope. Vous
ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un
homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que
l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour
rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joué dans Alceste, non la
vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. A cela je réponds
qu'il n'est pas vrai qu'il ait donné cette haine à son personnage : il ne faut
pas que ce nom de misanthrope en impose, comme si celui qui le porte était
ennemi du genre humain. Une pareille haine ne serait pas un défaut, mais une dépravation
de la nature et le plus grand de tous les vices. Le vrai misanthrope est un
monstre. S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire, il ferait horreur, Vous
pouvez avoir vu à la Comédie- Italienne une pièce intitulée La Vie est un songe.
Si vous vous rappelez le héros de cette pièce, voilà le vrai misanthrope. Qu’est-ce donc que le misanthrope de
Molière ? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la
méchanceté de ses contemporains ; qui, précisément parce qu’il aime
ses semblables, hait en eux les maux qu’ils se font réciproquement et les
vices dont ces maux sont l’ouvrage. S’il était moins touché des erreurs de
l’humanité, moins indignes des iniquités qu’il voit, serait- il plus
humain lui- même ? Autant vaudrait soutenir qu’un tendre père aime
mieux les enfants d’autrui que les siens, parce qu’il s’irrite des fautes
de ceux- ci et ne dit jamais rien aux autres.
Jean-
Jacques ROUSSEAU, Lettre à d’Alembert sur les spectacles Texte 4
Je viens, monsieur, à vos objections sur la comédie. Vous n' y voyez qu' un exemple continuel de libertinage, de perfidie et de mauvaises mœurs ; des femmes qui trompent leurs maris, des enfants qui volent leurs pères, d' honnêtes bourgeois dupés par des fripons de cour. Mais je vous prie de considérer un moment sous quel point de vue tous ces vices nous sont représentés sur le théâtre. Est-ce pour les mettre en honneur ? Nullement ; il n' est point de spectateur qui s' y méprenne ; c'
est pour nous ouvrir les yeux sur la source de ces vices ; pour nous faire voir
dans nos propres défauts (dans des défauts
qui en eux-mêmes ne blessent point l' honnêteté) une des causes les plus
communes des actions criminelles que nous reprochons aux autres. [ … ] Le
Misanthrope de Molière, ce chef-d' oeuvre de notre théâtre comique [
… ]. Mais je viens au Misanthrope. Molière, selon vous, a eu dessein
dans cette comédie de rendre la vertu ridicule. Il me semble que le sujet et
les détails de la pièce, que le sentiment même qu' elle produit en nous,
prouvent le contraire. Molière a voulu nous apprendre, que l' esprit et la
vertu ne suffisent pas pour la société, si nous ne savons compatir aux
faiblesses de nos semblables, et supporter leurs vices même ; que les hommes
sont encore plus bornés que méchants, et qu' il faut les mépriser sans le
leur dire. Quoique le misanthrope divertisse les spectateurs, il n' est pas pour
cela ridicule à leurs yeux : il n' est personne au-contraire qui ne l' estime,
qui ne soit porté même à l' aimer et à le plaindre. On rit de sa mauvaise
humeur, comme de celle d' un enfant bien né et de beaucoup d'esprit. La seule
chose que j' oserais blâmer dans le rôle du misanthrope, c' est qu' Alceste n'
a pas toujours tort d' être en colère contre l' ami
raisonnable et philosophe, que Molière a voulu lui opposer comme un modèle
de la conduite qu' on doit tenir avec les hommes. Philinte m' a toujours paru,
non pas absolument comme vous le prétendez, un caractère odieux, mais un
caractère mal décidé, plein de sagesse dans ses maximes et de fausseté dans
sa conduite. Rien de plus sensé que ce qu' il dit au misanthrope dans la première
scène sur la nécessité de s' accommoder aux travers des hommes ; rien de plus
faible que sa réponse aux reproches dont le misanthrope l' accable sur
l'accueil affecté qu' il vient de faire à un homme dont il ne sait pas le nom.
Il ne disconvient pas de l' exagération qu' il a mise dans cet accueil, et
donne par là beaucoup d' avantage au misanthrope. Il devait répondre au
contraire, que ce qu' Alceste avait pris pour un accueil exagéré, n' était
qu' un compliment ordinaire et froid, une de ces formules de politesse dont les
hommes sont convenus de se payer réciproquement lorsqu' ils n' ont rien à se
dire. Le misanthrope a encore plus beau jeu dans la scène du sonnet. Ce n' est
point Philinte qu' Oronte vient consulter, c' est Alceste ; et rien n'oblige
Philinte de louer comme il fait le sonnet d' Oronte à tort et à travers, et d'
interrompre même la lecture par ses fades éloges. Il devait attendre qu'
Oronte lui demandât son avis, et se borner alors à des discours généraux, et
à une approbation faible, parce qu' il sent qu' Oronte veut être loué, et que
dans des bagatelles de ce genre on ne doit la vérité qu' à ses amis, encore
faut-il qu' ils aient grande envie ou grand besoin qu' on la leur dise. L'
approbation faible de Philinte n' en eût pas moins produit ce que voulait Molière,
l' emportement d' Alceste, qui se pique de vérité dans les choses les plus
indifférentes, au risque de blesser ceux à qui il l’a dit. Cette colère du
misanthrope sur la complaisance de Philinte n' en eût été que plus plaisante,
parce qu' elle eût été moins fondée ; et la situation des personnages eût
produit un jeu de théâtre d' autant plus grand, que Philinte eût été partagé
entre l' embarras de contredire Alceste et la crainte de choquer Oronte. Mais je
m' aperçois, monsieur, que je donne des leçons à Molière. Vous prétendez
que dans cette scène du sonnet, le misanthrope est presque un Philinte, et ses je
ne dis pas cela répétés avant que de déclarer franchement son avis, vous
paraissent hors de son caractère. Permettez-moi de n' être pas de votre
sentiment. Le misanthrope de Molière n' est pas un homme grossier, mais un
homme vrai ; ses je ne dis pas cela, surtout de l' air dont il les doit
prononcer, font suffisamment entendre qu' il trouve le sonnet détestable ; ce
n' est que quand Oronte le presse et le pousse à bout, qu' il doit lever le
masque et lui rompre en visière. Rien n' est, ce me semble, mieux ménagé et
gradué plus adroitement que cette scène ; et je dois rendre cette justice à
nos spectateurs modernes, qu' il en est peu qu' ils écoutent avec plus de
plaisir. Aussi je ne crois pas que ce chef-d' oeuvre de Molière (supérieur
peut-être de quelques années à son siècle) dût craindre aujourd'hui le sort
équivoque qu' il eut à sa naissance ; notre parterre, plus fin et plus éclairé
qu' il ne l' était il y a soixante ans, n' aurait plus besoin du Médecin
malgré lui pour aller au misanthrope. [
… ] Je
suis, avec tout le respect que méritent votre vertu et vos talents, et avec
plus de vérité que le Philinte de Molière, monsieur, votre très-humble et très-obéissant
serviteur, D’Alembert.
D’ALEMBERT, Lettre
à Monsieur Jean- Jacques Rousseau Texte 5Les
habitants de ce pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance
de girouettes. Cela vient, je crois, des vicissitudes de leur atmosphère qui
passe en vingt- quatre heures du froid au chaud, du calme à l'orage, du serein
au pluvieux; il est impossible que ces effets ne se fassent sentir sur eux, et
que leurs âmes soient quelque temps de suite dans une même assiette. Elles
s'accoutument ainsi dès la plus tendre enfance à tourner à tout vent. La tête
d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher.
Elle n'est jamais fixe dans un point; et si elle revient à celui qu'elle a
quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les
mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées,
ils ont le parler lent. Il n'y a peut- être que ma sœur dans toute la ville
qui ait la prononciation brève. C'est une exception dont j'ignore la cause. Il
est sûr qu'à l'entendre, on la prendrait pour une étrangère. Pour moi, je
suis de mon pays; seulement le séjour de la capitale, et l'application assidue
m'ont un peu corrigé. je suis constant dans mes goûts. Ce qui m'a plu une fois
me plaît toujours, parce que mon choix m'est toujours motivé. Que je haïsse
ou que j'aime, je sais pourquoi. Il est vrai que je suis porté naturellement à
négliger les défauts et à m'enthousiasmer des qualités. je suis plus affecté
des charmes de la vertu que de la difformité du vice. je me détourne doucement
des méchants, et je vole au- devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un
caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes
yeux s'arrêtent. je ne vois que cela; je ne me souviens que de cela. Le reste
est presque oublié. Que deviens- je lorsque le tout est beau ? Vous le savez,
vous ma Sophie, vous mon amie. Un tout est beau lorsqu’il est un ; en ce
sens Cromwell est beau, et Scipion aussi, et Médée, et Arria, et César, et
Brutus. Voilà un petit bout de philosophie qui m’est échappé. Ce sera le
texte d’une de vos causeries sur le banc du Palais- Royal. Adieu, mon amie ;
dans huit jours d’ici j’y serai, je l’espère.
Diderot, Lettre
à Sophie Volland du 10 août 1759
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