Préparation concours 2005- 2006

Agrégation interne de Lettres modernes

Épreuve de didactique 

COMPOSITION N°1 

A partit du groupement de textes qui vous est proposé, vous entreprenez avec une classe de première l’étude de la lettre. Dans un développement composé et rédigé, vous définirez, à partir de l’analyse des textes, votre projet didactique et ses modalités d’exécution.  

Texte n°1 : VOLTAIRE, Lettres philosophiques, Dixième lettre, « Sur le commerce » ( 1734 )

Texte n°2 : Marie- Jeanne RICCOBONI, Lettres de Fanny Butlerd ( 1757 )

Texte n°3 : Jean- Jacques ROUSSEAU, Lettre à d’Alembert sur les spectacles ( 1758 )

Texte n°4 : Jean d’ALEMBERT, Lettre à Monsieur Jean- Jacques Rousseau ( 1759 )

Texte n°5 : Denis DIDEROT, « Lettres à Sophie Volland », 10 août 1759

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Texte 1


Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour ; de là s'est formée la grandeur de l'État. C'est le commerce qui a établi peu à peu les forces navales par qui les Anglais sont les maîtres des mers. Ils ont à présent près de deux cents vaisseaux de guerre. La postérité apprendra peut-être avec surprise qu'une petite île, qui n'a de soi-même qu'un peu de plomb, de l'étain, de la terre à foulon et de la laine grossière, est devenue par son commerce assez puissante pour envoyer, en 1723, trois flottes à la fois en trois extrémités du monde, l'une devant Gibraltar, conquise et conservée par ses armes, l'autre à Porto-Bello, pour ôter au roi d'Espagne la jouissance des trésors des Indes, et la troisième dans la mer Baltique, pour empêcher les peuples du Nord de se battre.


Quand Louis XIV faisait trembler l'Italie, et que ses armées déjà maîtresses de la Savoie et du Piémont, étaient prêtes de prendre Turin, il fallut que le prince Eugène marchât du fond de l'Allemagne au secours du duc de Savoie ; il n'avait point d'argent, sans quoi on ne prend ni ne défend les villes ; il eut à des marchands anglais ; en une demi-heure de temps, on lui prêta cinquante millions. Avec cela il délivra Turin, battit les Français, et écrivit à ceux qui avaient prêté cette somme ce petit billet : « Messieurs, j'ai reçu votre argent, et je me flatte de l'avoir employé à votre satisfaction ».Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais, et fait qu'il ose se comparer, non sans quelque raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d'un pair du royaume ne dédaigne point le négoce. Milord Townshend, ministre d'État, a un frère qui se contente d'être marchand dans la Cité. Dans le temps que Oxford gouvernait l'Angleterre, son cadet était facteur à Alep, d'où il ne voulut pas revenir, et où il est mort.

 
Cette coutume, qui pourtant commence trop à se passer, paraît monstrueuse à des Allemands entêtés de leurs « quartiers » ; ils ne sauraient concevoir que le fils d'un pair d'Angleterre ne soit qu'un riche et puissant bourgeois, au lieu qu'en Allemagne tout est prince ; on a vu jusqu'à trente altesses du même nom n’ayant pour tout bien que des armoiries et de l’orgueil.


En France est marquis qui veut ; et quiconque arrive à Paris du fond d'une province avec de l'argent à dépenser et un nom en « Ac » ou en « Ille », peut dire « un homme comme moi, un homme de ma qualité », et mépriser souverainement un négociant ; le négociant entend lui-même parler si souvent avec mépris de sa profession, qu'il est assez sot pour en rougir. Je ne sais pourtant lequel est plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le Roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde
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                                                                 VOLTAIRE, Lettres philosophiques, Dixième lettre

Texte 2

Lettre 42.Dimanche au soir.  J' ai été aujourd'hui dîner à huit milles de Londres avec deux dames catholiques qui se sont retirées dans cette espèce de couvent français, nouvellement toléré : cela peut passer pour un monastère, quoique les religieuses soient en habit séculier. La maison est belle, et remplie de jeunes demoiselles irlandaises. J' ai été frappée de l' extrême tranquillité qui règne dans ce lieu. Miss Betzi et sa petite sœur étaient avec moi. Sir Thomas est venu nous chercher. Nous revenions tous quatre dans un grand silence. Sir Thomas soupirait, Miss Betzi marmottait un air à boire, l' enfant mangeait des massepains, et moi je me contais une histoire qui n' était pas plaisante. Quand mon cher Alfred ne m' aimera plus, disais-je, je me ferai catholique, et j' irai habiter cette maison paisible. J' aurai bien du plaisir à me confesser, car je ne parlerai que de mon amant ; son image ornera ma jolie cellule : tous les saints, toutes les saintes qui pareront mon oratoire auront cette aimable physionomie. Le portrait que je tiens de sa main, placé dans le lieu le plus éminent, sera le patron le plus révéré de mon simple ermitage ; couronné de fleurs, et couvert d' un voile léger, il ne sera vu que de moi, il sera toujours le dieu de mon cœur. Je lui adresserai des vœux qui ne le toucheront plus : n' importe, je sentirai toujours de la douceur à m' occuper de lui. Milord sera mon ami, il viendra quelquefois me voir ; je lui cacherai mes peines ; je retiendrai mes larmes, je renfermerai mes regrets ; je ne lui parlerai que de lui, de sa grandeur, de sa fortune, de  ses emplois brillants. Il ne saura pas qu' il est toujours aimé, il ignorera que son amie est malheureuse, malheureuse par lui. Avec ce petit projet, nous avancions vers Londres, et le cœur me battait bien fort. Aurai-je une lettre, disais-je à sir Thomas ? Vous irez voir si j' ai une lettre. Il y a été. Je n' en ai point : hélas ! Je n' en ai point. à minuit.  je suis tout -à- fait triste, mon cher Alfred ; cette lettre qui n' est point venue... mon dieu, pourquoi n' est elle pas venue ? Ah ! L' absence est le poison de l' amour ; elle détruit tous ses plaisirs. Adieu, je vais me mettre au lit ; et ce portrait qui rit, je ne puis le souffrir ce soir ; son air gai m' indigne ; il passera la nuit dans le tiroir, pour lui apprendre à me montrer de la joie quand je suis de mauvaise humeur.

 
Lettre 43. Lundi. Je l' ai repris, ce portrait, je lui ai pardonné ; il faut bien que je l' aime, puisque je n' ai que lui. Je vous y trouve, parce que je vous cherche, parce que je vous désire ; il est après tout l' objet qui vous retrace le mieux à mes yeux. Ah ! Tout vous retrace à mon cœur ! Quoi ! Tu es mieux que ce portrait ? Ton visage est plus noble, plus beau que celui-là ? Qu' il est joli pourtant ! Qu' il est aimable ! Qu' il me plaît ! Hélas, mes plus tendres baisers ne l' animent point ! Il est toujours le même, insensible à toutes mes caresses : la froide image ne me les rend point... est-ce là cet amant passionné, ardent, qu' un seul regard rend si vif, si obstiné ? … ah, que n’est- ce lui !

 

Lettre 44. Mardi à minuit.  Que puis-je vous dire, dans la position où je suis ? Après avoir attendu ce jour avec tant d' impatience, le voir finir sans recevoir cette lettre si désirée ; ne savoir que penser, n' oser vous condamner dans la crainte d' être injuste ; m' inquiéter, me chagriner, c' est tout ce que je puis faire. Ah ! Pourquoi vous ai-je aimé ? ... j' ai vu partir milord pour Plimouth, je l' ai vu partir pour Caitombridge : pourquoi faut-il que son voyage à... soit un événement pour moi ? Il n' était point à Londres, mon cœur en était-il moins paisible ? Il ne m' écrivait point, en étais-je moins heureuse ? Par quelle fantaisie a-t-il voulu m' intéresser à son sort ? Faut-il que le mien dépende de lui ? D' où me vient la douleur qui me presse ? Que me manque-t-il ? Une feuille de papier ! Et me voilà désolée, parce que je ne l' ai point. Ah ! Sir Charles, sir Charles, est-ce ainsi que vous aimez ? Si vous connaissiez le cœur que vous avez touché, vous ménageriez mieux son extrême sensibilité. Vous êtes loin, bien loin d' imaginer que quelque accident ne vous ait arrêté dans votre route, que vous ne soyez arrivé malade, que vous ne m' aimiez plus. Quelque terrible que soit cette idée, je la préfère sans balancer aux deux autres. Ah ! Que l' amour me vend chers les plaisirs qu' il m' a donnés ! Il y a huit jours que je vous écrivais,  quelle différence ! Je parlais à un amant dont je croyais être adorée. à qui est-ce que je parle à présent ? Je ne vous connais plus ; non, milord, je ne vous connais plus.

                                                                              Marie- Jeanne RICCOBONI, Lettres de Fanny Butlerd

Texte 3

Je trouve que cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre, et nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au public, il a consulté le goût le plus général de ceux qui le composent: sur ce goût il s'est formé un modèle, et sur ce modèle un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ses caractères comiques, et dont il a distribué les divers traits dans ses pièces. Il n'a donc point prétendu former un honnête homme, mais un homme du monde, par conséquent, il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et, comme j'ai déjà dit, il a trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant d'autres ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu: c'est ce qu'il a fait dans Le Misanthrope.

Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joué dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait donné cette haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom de misanthrope en impose, comme si celui qui le porte était ennemi du genre humain. Une pareille haine ne serait pas un défaut, mais une dépravation de la nature et le plus grand de tous les vices. Le vrai misanthrope est un monstre. S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire, il ferait horreur, Vous pouvez avoir vu à la Comédie- Italienne une pièce intitulée La Vie est un songe. Si vous vous rappelez le héros de cette pièce, voilà le vrai misanthrope.

Qu’est-ce donc que le misanthrope de Molière ? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains ; qui, précisément parce qu’il aime ses semblables, hait en eux les maux qu’ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l’ouvrage. S’il était moins touché des erreurs de l’humanité, moins indignes des iniquités qu’il voit, serait- il plus humain lui- même ? Autant vaudrait soutenir qu’un tendre père aime mieux les enfants d’autrui que les siens, parce qu’il s’irrite des fautes de ceux- ci et ne dit jamais rien aux autres.

                                                                          Jean- Jacques ROUSSEAU, Lettre à d’Alembert sur les spectacles

Texte 4

Je viens, monsieur, à vos objections sur la comédie. Vous n' y voyez qu' un exemple continuel de libertinage, de perfidie et de mauvaises mœurs ; des femmes qui trompent leurs maris, des enfants qui volent leurs pères, d' honnêtes bourgeois dupés par des fripons de cour. Mais je vous prie de considérer un moment sous quel point de vue tous ces vices nous sont représentés sur le théâtre. Est-ce pour les mettre en honneur ? Nullement ; il n' est point de spectateur qui s' y méprenne ;

c' est pour nous ouvrir les yeux sur la source de ces vices ; pour nous faire voir dans nos propres défauts (dans des  défauts qui en eux-mêmes ne blessent point l' honnêteté) une des causes les plus communes des actions criminelles que nous reprochons aux autres. [ … ]

Le Misanthrope de Molière, ce chef-d' oeuvre de notre théâtre comique [ … ]. Mais je viens au Misanthrope. Molière, selon vous, a eu dessein dans cette comédie de rendre la vertu ridicule. Il me semble que le sujet et les détails de la pièce, que le sentiment même qu' elle produit en nous, prouvent le contraire. Molière a voulu nous apprendre, que l' esprit et la vertu ne suffisent pas pour la société, si nous ne savons compatir aux faiblesses de nos semblables, et supporter leurs vices même ; que les hommes sont encore plus bornés que méchants, et qu' il faut les mépriser sans le leur dire. Quoique le misanthrope divertisse les spectateurs, il n' est pas pour cela ridicule à leurs yeux : il n' est personne au-contraire qui ne l' estime, qui ne soit porté même à l' aimer et à le plaindre. On rit de sa mauvaise humeur, comme de celle d' un enfant bien né et de beaucoup d'esprit. La seule chose que j' oserais blâmer dans le rôle du misanthrope, c' est qu' Alceste n' a pas toujours tort d' être en colère contre l' ami  raisonnable et philosophe, que Molière a voulu lui opposer comme un modèle de la conduite qu' on doit tenir avec les hommes. Philinte m' a toujours paru, non pas absolument comme vous le prétendez, un caractère odieux, mais un caractère mal décidé, plein de sagesse dans ses maximes et de fausseté dans sa conduite. Rien de plus sensé que ce qu' il dit au misanthrope dans la première scène sur la nécessité de s' accommoder aux travers des hommes ; rien de plus faible que sa réponse aux reproches dont le misanthrope l' accable sur l'accueil affecté qu' il vient de faire à un homme dont il ne sait pas le nom. Il ne disconvient pas de l' exagération qu' il a mise dans cet accueil, et donne par là beaucoup d' avantage au misanthrope. Il devait répondre au contraire, que ce qu' Alceste avait pris pour un accueil exagéré, n' était qu' un compliment ordinaire et froid, une de ces formules de politesse dont les hommes sont convenus de se payer réciproquement lorsqu' ils n' ont rien à se dire. Le misanthrope a encore plus beau jeu dans la scène du sonnet. Ce n' est point Philinte qu' Oronte vient consulter, c' est Alceste ; et rien n'oblige Philinte de louer comme il fait le sonnet d' Oronte à tort et à travers, et d' interrompre même la lecture par ses fades éloges. Il devait attendre qu' Oronte lui demandât son avis, et se borner alors à des discours généraux, et à une approbation faible, parce qu' il sent qu' Oronte veut être loué, et que dans des bagatelles de ce genre on ne doit la vérité qu' à ses amis, encore faut-il qu' ils aient grande envie ou grand besoin qu' on la leur dise. L' approbation faible de Philinte n' en eût pas moins produit ce que voulait Molière, l' emportement d' Alceste, qui se pique de vérité dans les choses les plus indifférentes, au risque de blesser ceux à qui il l’a dit. Cette colère du misanthrope sur la complaisance de Philinte n' en eût été que plus plaisante, parce qu' elle eût été moins fondée ; et la situation des personnages eût produit un jeu de théâtre d' autant plus grand, que Philinte eût été partagé entre l' embarras de contredire Alceste et la crainte de choquer Oronte. Mais je m' aperçois, monsieur, que je donne des leçons à Molière. Vous prétendez que dans cette scène du sonnet, le misanthrope est presque un Philinte, et ses je ne dis pas cela répétés avant que de déclarer franchement son avis, vous paraissent hors de son caractère. Permettez-moi de n' être pas de votre sentiment. Le misanthrope de Molière n' est pas un homme grossier, mais un homme vrai ; ses je ne dis pas cela, surtout de l' air dont il les doit prononcer, font suffisamment entendre qu' il trouve le sonnet détestable ; ce n' est que quand Oronte le presse et le pousse à bout, qu' il doit lever le masque et lui rompre en visière. Rien n' est, ce me semble, mieux ménagé et gradué plus adroitement que cette scène ; et je dois rendre cette justice à nos spectateurs modernes, qu' il en est peu qu' ils écoutent avec plus de plaisir. Aussi je ne crois pas que ce chef-d' oeuvre de Molière (supérieur peut-être de quelques années à son siècle) dût craindre aujourd'hui le sort équivoque qu' il eut à sa naissance ; notre parterre, plus fin et plus éclairé qu' il ne l' était il y a soixante ans, n' aurait plus besoin du Médecin malgré lui pour aller au misanthrope. [ … ] Je suis, avec tout le respect que méritent votre vertu et vos talents, et avec plus de vérité que le Philinte de Molière, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, D’Alembert.

                                                                      D’ALEMBERT, Lettre à Monsieur Jean- Jacques Rousseau

Texte 5

Les habitants de ce pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouettes. Cela vient, je crois, des vicissitudes de leur atmosphère qui passe en vingt- quatre heures du froid au chaud, du calme à l'orage, du serein au pluvieux; il est impossible que ces effets ne se fassent sentir sur eux, et que leurs âmes soient quelque temps de suite dans une même assiette. Elles s'accou­tument ainsi dès la plus tendre enfance à tourner à tout vent. La tête d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher. Elle n'est jamais fixe dans un point; et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Il n'y a peut- être que ma sœur dans toute la ville qui ait la prononciation brève. C'est une exception dont j'ignore la cause. Il est sûr qu'à l'entendre, on la prendrait pour une étrangère. Pour moi, je suis de mon pays; seulement le séjour de la capitale, et l'application assidue m'ont un peu corrigé. je suis constant dans mes goûts. Ce qui m'a plu une fois me plaît toujours, parce que mon choix m'est toujours motivé. Que je haïsse ou que j'aime, je sais pourquoi. Il est vrai que je suis porté naturellement à négliger les défauts et à m'enthousiasmer des qualités. je suis plus affecté des charmes de la vertu que de la difformité du vice. je me détourne doucement des méchants, et je vole au- devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arrêtent. je ne vois que cela; je ne me souviens que de cela. Le reste est presque oublié. Que deviens- je lorsque le tout est beau ? Vous le savez, vous ma Sophie, vous mon amie. Un tout est beau lorsqu’il est un ; en ce sens Cromwell est beau, et Scipion aussi, et Médée, et Arria, et César, et Brutus. Voilà un petit bout de philosophie qui m’est échappé. Ce sera le texte d’une de vos causeries sur le banc du Palais- Royal. Adieu, mon amie ; dans huit jours d’ici j’y serai, je l’espère.

                                                                                    Diderot, Lettre à Sophie Volland du 10 août 1759

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