Agrégation interne de Lettres modernes 2004  - Épreuve de didactique

 

SUJET N°2 : L'épistolaire

 

Groupement de textes :

A partir du groupement de textes qui vous est proposé, vous entreprenez  l’étude du genre épistolaire en classe de première.

Vous définirez votre projet et ses modalités d’exécution.

CORRIGE

 

Lettre à Monsieur de Coulanges 

A Paris, ce lundi 15e décembre 1670,

 

Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie:  encore cet exemple n'est- il pas juste; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait- on croire à Lyon ? ) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mlle de Rohan et Mme d' Hauterive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut- être pas faite lundi. je ne puis me résoudre à la dire; devinez- la: je vous le donne en trois. jetez- vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix; je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner ; C’est Mme de la Vallière - Point du tout, Madame. - C'est donc M"' de Retz ? - Point du tout, vous êtes bien provinciale, - Vraiment nous sommes bien bêtes, dites- vous, c'est M"' Colbert ? - Encore moins. - C'est assurément M"' de Créquy - Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de... Mademoiselle... devinez le nom: il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée ! Mademoiselle, la Grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur, Mademoiselle, petite- fille d’Henri IV; Mademoiselle d'Eu, Mademoiselle de Dombes, Mademoiselle de Montpensier, Mademoiselle d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous- même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures: nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous. 

Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.

Lettres, 72.

 

  Lettre du vicomte de Valmont à la marquise de Merteuil

 

 

Du vicomte de Valmont à la marquise de Merteuil

P.... ce 10 août 17**.

 

Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma belle amie, et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence. Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse de*** dont le château se trouvait presque sur ma route, et à qui j'ai demandé à dîner. je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures, et je suis descendu à l'Opéra, où j'espérais que vous pourriez être.

L'opéra fini, j'ai été revoir mes amies du foyer; j'y ai retrouvé mon ancienne Émilie, entourée d'une cour nombreuse, tant en femmes qu'en hommes, à qui elle donnait à souper le soir même à P... je ne fus pas plutôt entré dans ce cercle, que je fus prié du souper, par acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte, qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je reconnus pour le véritable héros de la fête. J'acceptai.

J'appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix convenu des bontés d'Émilie pour cette figure grotesque, et que ce souper était un véritable repas de noce. Le petit homme ne se possédait pas de joie, dans l'attente du bonheur dont il allait jouir; il m'en parut si satisfait, qu'il me donna envie de le troubler; ce que je fis en effet.

La seule difficulté que j'éprouvai fut de décider Émilie, que la richesse du bourgmestre[1] rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta pourtant, après quelques façons, au projet que je donnai, de remplir de vin ce petit tonneau à bière, et de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.

L'idée sublime que nous nous étions formée d'un buveur Hollandais, nous fit employer tous les moyens connus, Nous réussîmes si bien, qu'au dessert il n'avait déjà plus la force de tenir son verre: mais la secourable Émilie et moi l'entonnions[2] à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la table, dans une ivresse telle, qu'elle doit au moins durer huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris; et comme il n'avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et je lestai à sa place.

Je reçus ensuite les compliments de l'assemblée, qui se retira bientôt après, et me laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, et peut‑ être ma longue retraite, m'ont fait trouver Émilie si désirable, que je lui ai promis de rester avec elle jusqu’à la résurrection du Hollandais. Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu'elle vient d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote, à qui j'ai trouvé plaisant d'envoyer une lettre écrite du lit et presque dans les bras d'une fille, interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui rendis un compte exact de ma situation et de ma conduite. Émilie, qui a lu l'épître, en a ri comme une folle, et j'espère que vous en rirez aussi.

Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l'envoie : je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter, et la faire mettre à la poste. Surtout n'allez pas vous servir de votre cachet, ni même d'aucun emblème amoureux; une tête seulement, Adieu, ma belle amie.

Je rouvre ma lettre; j'ai décidé Émilie à aller aux Italiens... je profiterai de ce temps pour aller vous voir. je serai chez vous à six heures au plus tard; et si cela vous convient, nous irons ensemble sur les sept heures chez Mme de Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas l'invitation que j'ai à lui faire de la part de Mme de Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite Volanges,

Adieu, la très belle dame. je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser que le chevalier puisse en être jaloux.

                                                         Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Lettre 47.

Lettre à Sophie Volland

 

J'ai vu toute la sagesse des nations, et j'ai pensé qu'elle ne valait pas la douce folie que m'inspirait mon amie. J'ai entendu leurs discours sublimes, et j'ai pensé qu'une parole de la bouche de mon amie porterait dans mon âme une émotion qu'ils ne me donnaient pas. Ils me peignaient la vertu, et leurs images m'échauffaient; mais j'aurais encore mieux aimé voir mon amie, la regarder en silence et verser une larme que sa main aurait essuyée ou que ses lèvres auraient recueillie. Ils cherchaient à me décrier la volupté et son ivresse, parce qu'elle est passagère et trompeuse; et je brûlais de la trouver entre les bras de mon amie, parce qu'elle s'y renouvelle quand il lui plaît, et que son cœur est droit, et que ses caresses sont vraies.

Ils me disaient : Tu vieilliras, et je répondais en moi- même : Ses ans passeront avec les miens, - Vous mourrez tous deux; et j'ajoutais : Si mon amie meurt avant moi, je la pleurerai, et je serai heureux, demain, et après demain encore, et toujours, parce qu'elle ne changera point, parce que les dieux lui ont donné le bon esprit, la droiture, la sensibilité, la franchise, la vertu, la vérité, qui ne changent point. Et je fermai l'oreille aux conseils austères des philosophes; et je fis bien, n'est- ce pas, ma Sophie ?  

Diderot, Lettre à Sophie Volland du 1er novembre 1759.

 

  Lettre à Félix Faure

Injustement condamné pour trahison, le capitaine Dreyfus fut dégradé et déporté en Guyane en 1894. Le 13 janvier 1898, Zola prit sa défense dans une lettre adressée au président de la République Félix Faure, et publiée dans le journal L’Aurore .

 

                                Monsieur le Président,                                                                                           

                                Me permettez- vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous                                

m'avez fait un jour, d'avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile,                      

si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches?                            

Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les coeurs.

Vous apparaissez rayonnant dans l'apothéose de cette fête patriotique que l'alliance russe

a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel

triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre grand siècle de

travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom - j'allais

dire sur votre règne - que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre,

vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy , soufflet suprême à toute vérité, à

toute justice. Et c'est fini, la France a sur la joue cette souillure, l'histoire écrira

que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis.

                Puisqu'ils ont osé, j'oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis

de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon

devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par

le spectre de l'innocent qui expie là- bas , dans la plus affreuse des tortures, un

crime qu'il n'a pas commis.

                Et c'est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute

la force de ma révolte d'honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu

que vous l'ignorez. Et à qui donc dénoncerai- je la tourbe malfaisante des vrais

coupables, si ce n'est à vous, le premier magistrat du pays?

 

Émile Zola (1840- 1902), Lettre à M. Félix Faure, L'Aurore, 13 janvier 1896w.

   

Lettre de Bernard Profitendieu à son père 

 

Le roman Les Faux- Monnayeurs commence au  moment où Bernard Profitendieu, âgé de dix -sept ans, découvre qu'il est un enfant naturel et que le juge Profitendieu n'est pas son père. Il décide alors de quitter le domicile familial en laissant la lettre suivante.

 

    Monsieur,

J'ai compris, à la suite de certaine découverte que j'ai faite par hasard cet après- midi, que je dois cesser de vous considérer comme mon père, et c'est pour moi un immense soulagement. En me sentant si peu d'amour pour vous, j'ai longtemps cru que j'étais un fils déna­turé ; je préfère savoir que je ne suis pas votre fils du tout. Peut- être estimez- vous que je vous dois la reconnaissance pour avoir été traité par vous comme un de vos enfants ; mais d'abord j'ai toujours senti entre eux et moi votre différence d'égards, et puis tout ce que vous en avez fait, je vous connais assez pour savoir que c'était par horreur du scandale, pour cacher une situation qui ne vous faisait pas beaucoup honneur - et enfin parce que vous ne pouviez faire autrement. Je préfère partir sans revoir ma mère, parce que je craindrais, en lui faisant mes adieux définitifs, de m'attendrir et aussi parce que devant moi, elle pourrait se sentir dans une fausse situation - ce qui me serait désagréable. Je doute que son affection pour moi soit bien vive comme j’étais le plus souvent en pension, elle n'a guère eu le temps de me connaître, et comme ma vue lui rappelait sans cesse quelque chose de sa vie qu'elle aurait voulu effacer, je pense qu'elle me verra partir avec soulagement et plaisir. Dites- lui, si vous en avez le courage, que je ne lui en veux pas de m'avoir fait bâtard ; qu'au contraire, je préfère ça à savoir que je suis né de vous. (Excusez- moi de parler ainsi ; mon intention n'est pas de vous écrire des insultes ; mais ce que j'en dis va vous permettre de me mépriser, et cela vous soulagera.) « Si vous désirez que je garde le silence sur les secrètes raisons qui m'ont fait quitter votre foyer, je vous prie de ne point chercher à m’y faire revenir. La décision que je prends de vous quitter est irrévocable, je ne sais ce qu'a pu vous coûter mon entretien jusqu’à ce jour je pouvais accepter de vivre à vos dépens tant que J'étais dans l'ignorance, mais il va sans dire que je préfère ne rien recevoir de vous à l'avenir.

L’idée de vous devoir quoi que ce soit m'est intolérable et je crois que, si c'était à recommencer, je préférerais mourir de faim plutôt que de m'asseoir à votre table. Heureusement il me semble me souvenir d'avoir entendu dire que ma mère, quand elle vous a épousé, était plus riche que vous. je suis donc libre de penser que je n’ai vécu qu’à  sa charge. je la remercie, la tiens quitte de tout le reste, et lui demande de m'oublier. Vous trouverez bien un moyen d'expliquer mon départ auprès de ceux qui pourraient s'en étonner. je vous permets de me charger (mais je sais bien que vous n'attendrez pas ma permission pour le faire).

Je signe du ridicule nom qui est le vôtre, que je voudrais pouvoir vous rendre, et qu'il me tarde de déshonorer.

                            Bernard Profitendieu.

 

P-S. - Je laisse chez vous toutes mes affaires qui pourront servir à Caloub plus légitimement, je l'espère pour vous.

 

 



[1] Équivalent d'un maire en Suisse, en Allemagne, en Belgique ou en Hollande. Le mot est  sans doute employé ici dans une intention ironique.

[2] Dans cet emploi, le verbe « entonner » signifie , verser comme pour tonneau », gaver une personne ou un animal de nourriture

 

 

CORRIGE

 

REPERES SAVANTS

CHARTIER Roger, La Correspondance. Les usages de la lettre au XIXeme siècle, Paris, Fayard, 1991

CALAS Frédéric, Le Roman épistolaire, Paris, Nathan Université, Collection 128, 1996

L’Encyclopédie Universalis, à l’article « Épistolaire » du Thesaurus, explique qu’il n’y a pas de genre épistolaire pour Gustave Lanson parce qu’il n’y a pas de règles épistolaires.  L’épistolaire se caractériserait par son style, par son appartenance à l’art de la conversation comme substitut de la communication directe et par son statut d’accompagnement de l’œuvre de l’auteur : les 1800 lettres de Voltaire complètent et éclairent son œuvre ( id. pour George Sand et André Gide ).

De nos jours, la lettre est concurrencée par le téléphone, le journalisme, la télévision. Pour Georges Gusdorf, c’est le signe d’un déclin de l’écriture, d’une perte de sens de l’écriture.

à Suscitons le désir d’écrire chez nos élèves.

Que préconisent les Accompagnements ?

 

Français, Accompagnement des programmes, classes de seconde et de première, pages 54 à 58

 

L’épistolaire

 

Objectifs

L’épistolaire est un objet d’étude propre à la série littéraire. Il s’agit de donner accès à un pan particulièrement riche de l’histoire de la littérature et de la culture. Cet objet d’étude recouvre en effet lesdiverses formes de l’épistolaire : lettre, épître en vers, lettre familière ou privée, lettre ouverte, roman par lettres. Il donne donc place à des formes importantes et trop peu souvent étudiées. Il ouvre aussi à des cas significatifs de mixité de genres (lettre et roman dans le roman épistolaire, mais aussi débats d’idées sous les dehors de la lettre familière).

N.B  Dans les autres séries, l’étude de l’argumentation et de l’essai appelle une initiation à la lettre (lettre privée et lettre ouverte).

Définitions

Étymologiquement, le mot épistolaire vient d’un verbe signifiant « envoyer vers ». Un texte épistolaire se signale donc par une adresse explicite et se présente comme un discours tourné vers une personne absente, afin de suppléer à cette absence.

L’épistolaire est une pratique à fonction sociale et recouvre toutes les variétés de notre rapport à l’autre, qu’il soit de nature professionnelle ou intime. Cette pratique sociale peut entrer de deux façons dans le domaine littéraire :

        le texte peut changer de destinataire et de destination quand une correspondance privée est publiée ;

        la lettre peut aussi dès le départ être constituée comme objet fictif, et s’inscrit alors dans un genre déjà établi (roman, essai, écrit autobiographique, pamphlet). À la codification sociale se joint alors une codification littéraire.

Des cas mixtes sont évidemment possibles et nombreux. L’étude de l’épistolaire en première L envisage les diverses formes de ces usages, non de façon exhaustive mais selon les deux grands cas de figure indiqués ci-dessus.

La pratique épistolaire instaure dans son usage littéraire une double énonciation.

 

Éléments d’historique sommaires

Pour bien évaluer l’importance de l’épistolaire, il est bon de prendre en compte son extension historique, dont on rappelle ici brièvement les traits principaux.

Dans l’Antiquité, il a eu un rôle considérable, par les lettres de Pline, Cicéron, Sénèque.

En France, l’épistolaire remonte d’abord à une tradition savante. Au Moyen Âge, il existe seulement des missives d’ordre officiel, rédigées par des clercs en fonction d’un canevas préétabli. Au XVIe siècle, la lettre devient un moyen d’échange entre des milieux savants qui communiquent en latin à travers toute l’Europe humaniste. Mais, compte tenu de la lenteur des courriers, ces lettres sont longues et leur texte est contraint à être clos sur lui-même. Cependant, Érasme dans son De conscribendis epistolis, tout en gardant comme cadre les principes de l’art oratoire et épistolaire antique et la tradition de la lettre savante, solidement argumentée et traitant de sujets philosophiques, assouplit la forme de la lettre : pour lui, elle peut traiter toutes sortes de sujets et c’est à l’épistolier à s’y adapter par une rhétorique pertinente.

À la même époque, les débats entre théologiens favorisent l’apparition de lettres polémiques jouant sur des destinataires fictifs. La lettre devient ainsi une forme privilégiée du débat d’idées aux XVIIe et XVIIIe siècles : la lettre ouverte illustrée par Les Provinciales ou les Lettres philosophiques, puis rendue célèbre au siècle suivant par le J’accuse de Zola, se situe dans cette lignée ; elle est cousine de l’essai et du dialogue d’idées.

Au XVIIe siècle, un plus large accès de la population à l’écriture et à la lecture fait de l’épistolaire une pratique sociale étendue. Un réseau national de courriers royaux, créé par Henri IV et amélioré par Richelieu, permet d’établir un véritable dialogue entre les correspondants. La lettre devient alors aussi un substitut de la conversation mondaine. Elle est en ce cas plus familière, plus mêlée dans son contenu et reflète l’esthétique mondaine et galante de l’époque. L’essentiel est de plaire et de piquer l’intérêt par la façon de raconter. Elle devient donc très vite un art.

Avec la publication posthume des Lettres de Voiture, la lettre privée se constitue en variante ambiguë de l’œuvre littéraire. La correspondance de madame de Sévigné connaît le même destin.

Au XVIIIe siècle, l’émergence de la sensibilité individuelle donne à la correspondance un caractère intime : confidences, effusions lyriques, autoportraits.

C’est aussi à cette même époque que le roman par lettres, inauguré au siècle précédent par Guilleragues dans les Lettres portugaises, connaîtune faveur considérable et produit les deux grands romans du XVIIIe siècle : La Nouvelle Héloïse et Les Liaisons dangereuses. Il est significatif que, dans ces trois œuvres, la correspondance fictive soit présentée comme un recueil de lettres authentiques dont l’auteur du livre ne serait en fait que l’éditeur. Il faut noter ensuite le développement des éditions de correspondances d’écrivains ou d’artistes : lettres de Voltaire, de Diderot, plus tard de Balzac ou de Proust, etc. ou celles de personnages plus obscurs ayant vécu des circonstances exceptionnelles (correspondances de poilus par exemple).

Avec les publications de correspondances d’écrivains, de savants, d’artistes, la lettre tend à apparaître de nouveau, en partie comme une affaire de lettrés justement. D’autant que la correspondance privée a été concurrencée par le téléphone. Mais elle connaît avec le courrier électronique une seconde vie. Si la messagerie électronique, par manque de confidentialité, ne supplante pas la lettre d’amour, elle se prête à des échanges plus libres dans la forme et dans le contenu. Elle commence à créer elle aussi ses codes et son langage. Elle redonne sa place à

l’échange écrit, et donc son importance à l’épistolaire.

Perspectives d’étude

Approfondissement des notions de genre et de registre

En classe de seconde, les élèves ont appris à construire les notions de genre et de registre. L’épistolaire leur permet d’envisager des cas de mixité (la lettre sert souvent un autre genre). Un des enjeux de l’étude consistera donc à montrer comment les particularités de l’écriture épistolaire se mettent au service d’un genre ou d’un registre et les renouvellent. Qu’elle soit fictive ou authentique, une correspondance se donne pour vraie. On pourra réfléchir au contrat de lecture qui en découle et à ses conséquences sur les genres et les registres que l’on choisira d’examiner : deux registres sont particulièrement riches, dans ce domaine, le polémique et le lyrique. Dans le roman ou l’autobiographie par lettres, le lecteur partage une confidence ou surprend un secret,  observation privilégiée qui peut aller jusqu’au voyeurisme. Dans la littérature épistolaire polémique, la fiction peut renvoyer à la réalité, la réalité ressembler à la fiction. La lettre que nous lisons, alors qu’elle porte l’adresse d’un autre destinataire, repose aussi sur une situation de double énonciation qui peut se prêter particulièrement à l’ironie.

Argumentation et effets sur le destinataire

Écrite à un destinataire, la lettre est aussi écrite pour lui. Elle tient compte de ses sentiments, de ses valeurs, de ses cadres de pensée soit pour s’y conformer, soit pour s’y confronter. La participation que lui autorise le scripteur est dès lors essentielle : il peut être un simple médiateur avec le public que l’on vise  effectivement ; il peut être convoqué pour nourrir et relancer un débat ; il peut être l’interlocuteur d’une conversation mondaine ou l’être aimé dont on souhaite conjurer l’absence par l’écriture. La relation à l’autre se fait dans un espace plus ou moins intime, sur tous les modes, de la connivence à l’affrontement.

Parler à l’autre, c’est s’efforcer d’agir sur lui, qu’il s’agisse de le convaincre, de le séduire ou de le persuader. Le roman par lettres permet d’étudier comment le discours se fait action, manipulation parfois. Pour avoir des effets différés, l’épistolaire n’en est que plus intéressant : que l’on songe au cas extrême de la lettre posthume. Des correspondants partagent  aussi un savoir que le lecteur ne possède pas en totalité et qu’il est amené à reconstruire à travers des données fragmentaires, subjectives, parfois contradictoires lorsque l’œuvre joue sur des effets de polyphonie.

La lettre joue sur l’idée d’authenticité – vraie ou feinte – d’un « je» qui se livre ou que l’on surprend. Aussi la matérialité même du courrier produit-elle des effets dont on joue : délais de réception, silences, lettres perdues, lettres-objets que l’on promet à la destruction rageuse ou à la vénération fétichiste.

Enfin écrire une lettre, c’est souvent parler de lettres, parfois même les donner à voir par une graphie particulière ou une disposition étudiée dans l’espace de la page.

Étude des mouvements littéraireset culturels

La lettre est d’abord riche en informations saisies sur le vif. Lettres familières, correspondances d’écrivains ont le prix des témoignages, la saveur des reportages. Elles nous renseignent sur les événements de l’histoire, les faits de la vie littéraire et artistique, la gestation d’une œuvre, la personne de l’écrivain. Cette enquête dépasse cependant la simple curiosité et favorise une mise en perspective historique. Le lecteur d’aujourd’hui ne s’attache pas aux mêmes détails que celui d’hier, n’a pas la même lecture des événements, ni la même sensibilité. L’épistolaire peut donc être associé à toute étude de mouvements littéraires et culturels.

Cependant certains cas sont plus particulièrement significatifs. C’est dans la littérature épistolaire que se sont développés les grands débats d’idées du XVIIe et du XVIIIe siècle : polémiques entre jésuites et jansénistes, plaidoyers pour la tolérance, débats sur la valeur du luxe et de la civilisation ou sur la moralité du théâtre, essais sur une nouvelle conception philosophique de l’homme. Les liens avec les mouvements littéraires et culturels de l’humanisme, du baroque et des Lumières sont ici patents. L’étude de l’épistolaire est donc à associer avec ces éléments d’histoire littéraire.

Enfin, autant que par son contenu, la lettre donne à lire une culture par sa forme et ses choix esthétiques : elle manifeste les usages sociaux, les modèles et les représentations d’une époque donnée.

Étude du style

Dans sa forme la plus répandue, l’épistolaire tient lieu de conversation. Tous les procédés par lesquels s’établit une interaction appellent donc une attention particulière : les apostrophes, les incises, les interrogations, les reprises de la parole d’autrui, les relations entre les pronoms personnels, non seulement pour créer un échange mais pour faire entrer le destinataire dans une sphère commune d’intérêt. Les formes de déclaration expressive, notamment les effets d’emphase, appellent aussi une analyse stylistique dans l’usage épistolaire : utilisation du mode impératif, effets d’insistance par la construction syntaxique ou les répétitions. On peut à ce propos sensibiliser les élèves à la ligne mélodique d’un discours : les intonations, l’accentuation dépendent de la construction syntaxique, de l’équilibre d’une période. Il en résulte des effets rythmiques qui peuvent sous-tendre l’organisation du discours, en particulier dans le registre lyrique.

Souvent, la lettre familière s’efforce à la spontanéité de l’échange oral par une composition où

l’affectivité l’emporte sur la construction logique. Les effets de rupture dans une progression thématique et la parataxe se veulent ainsi le signe d’une plus grande liberté. Cependant, certaines licences syntaxiques ne procèdent pas d’un relâchement mais constituent des écarts par rapport à la norme, au service de l’expressivité, voire d’un usage poétique de la langue : pour le souligner, leur analyse peut être liée à celle du vocabulaire en étudiant les nuances et la variété du lexique affectif.

 

Démarches

Place dans la progression

        En série L, l’épistolaire peut faire l’objet d’une séquence propre ou bien être réparti sur plusieurs séquences centrées sur des objets d’étude qui sont en lien manifeste avec lui : notamment, l’argumentation, le biographique.

        Dans les autres séries, une approche de la lettre est recommandée mais ne peut alors faire l’objet d’une séquence propre.

Cas du roman épistolaire

Le roman ayant été étudié en seconde, il est recommandé en première de réinvestir les connaissances ainsi acquises par les élèves en montrant la mixité entre deux genres (lettre et récit fictif), par l’étude d’un roman épistolaire. Celui-ci peut constituer le centre d’une séquence. Il est nécessaire cependant que les autres aspects de l’épistolaire soient pris en compte, autour du cas du roman ou dans d’autres ensembles, notamment dans l’étude de l’argumentation.

Textes et problématiques

La variété du genre favorise par ailleurs toutes sortes d’approches qui seront fonction de la démarche (voir ci-dessus) que l’on aura choisie. La lettre peut être étudiée :

        dans le combat philosophique ;

        dans la représentation de la passion amoureuse, aux XVIIe et XVIIIe siècles notamment ;

        par les correspondances d’écrivains, dans l’approche des images de l’écrivain et de l’artiste, de leur place dans la société, de leurs modalités de création ; elle rejoint alors les questions du «Travail de l’écriture » (p. 48) et de « Écrire, publier, lire» (p. 52).

 

Exercices d’écriture et oral

Les lettres littéraires appellent des exercices de commentaire.

Les usages de l’épistolaire et les œuvres qui en sont les plus représentatives peuvent être objets de dissertation.

La lettre convient aussi à des exercices d’écriture d’invention. La lecture ou l’étude d’œuvres   qui connaissent surtout le roman sous sa forme réaliste peuvent le découvrir comme une construction quasi ludique, pour peu que l’on accepte de jouer le jeu : l’idée du «Et si elle/il avait répondu… » peut ainsi les conduire à devenir eux aussi un peu auteurs d’intrigues, à multiplier les pistes pour mieux apprécier celles où nous conduit un romancier.

De façon plus large – et dans toutes les séries – l’épistolaire apparaît comme un genre propice à l’écriture d’invention : écriture narrative en faisant intervenir un correspondant supplémentaire dans un roman par lettres ou en faisant relater un même événement par deux correspondants différents ; écriture argumentative par la rédaction d’une lettre ouverte ou la  participation à un courrier des lecteurs à l’occasion d’un débat d’opinion ; lettre adressée à un écrivain pour développer l’intérêt ressenti à une lecture, à titre personnel ou par l’intermédiaire d’une personnalité d’emprunt dont le choix fera intervenir la notion de réception.

Enfin, beaucoup de correspondances ont fait l’objet d’adaptations théâtrales. Des lectures expressives à haute voix sont alors utiles pour sensibiliser à la variété des registres ou pour faciliter l’entrée dans un roman polyphonique, associant ainsi oral et écrit.

Prolongements

Montrant bien en quoi le littéraire apporte des savoirs et compétences qui se réinvestissent ailleurs, il semble important de placer les élèves de toutes séries dans des situations d’écriture liées aux nécessités de la vie courante. Écrire une lettre de motivation amènera l’élève à prendre conscience de l’importance de codes de civilité dont il ignore souvent l’usage, à apprécier la pertinence de choix d’écriture en fonction d’une situation de communication. Il comprendra aussi que parler de soi n’est pas céder à une spontanéité sans retenue. En outre, cet exercice peut très vite conduire à l’observation d’autres usages, variables en fonction du temps, de l’espace ou du moyen de communication utilisé – notamment le courrier électronique.

L’étude de l’épistolaire se prête aussi à des travaux interdisciplinaires. Ainsi la relation que madame de Sévigné fait du soulèvement des paysans bretons sur ses terres des Rochers peut donner lieu à une recherche historique et faire comprendre ce qu’est la conscience de classe à une époque donnée. L’étude de la Grande Guerre par l’histoire et par la correspondance privée révèle la spécificité et la complémentarité des deux disciplines. En liaison avec les arts plastiques, il est aussi possible d’étudier, par des exemples mais aussi par des travaux d’écriture, les effets de sens obtenus par une graphie, le choix d’un format ou d’un support (à noter par exemple que la chaîne Arte utilise toutes les ressources de l’image vidéo pour présenter son courrier des lecteurs).

Auteurs et œuvres

Il s’agit ici d’un vivier de textes : il n’est donc ni exhaustif, ni limitatif, ni obligatoire. Il distingue les principaux cas envisageables, y compris les usages de lettres comme formes incluses dans d’autres genres. Les textes mentionnés peuvent, dans certains cas, donner matière à des lectures d’œuvres complètes, plus souvent à des études d’extraits. Les titres d’œuvres ne sont précisés que dans les cas où il pourrait y avoir confusion.

        Correspondances privées publiées : Sévigné, Lettres ; Paroles de poilus ( lettres de la Grande Guerre).

        « Fausses » correspondances privées :

• Littérature latine (que l’on utilisera en extraits pour opérer des confrontations) : Cicéron, Sénèque.

• Littérature française : Guez de Balzac ; Voiture.

        Cas de l’épître en vers : Boileau, Épîtres.

        Correspondances d’écrivains :

• Littérature française : Voltaire ; Diderot, Lettres à Sophie Volland ; Balzac, Lettres à Mme Hanska ; Flaubert, Lettres à Louise Colet ; Rimbaud, Correspondance ; Proust, Correspondance.

• Littérature européenne : Rilke, Lettres à un jeune poète ; Kafka, Lettre au père, Lettres à Milena.

        Correspondances d’artiste : Van Gogh, Lettres à son frère Théo.

        Romans épistolaires :

• Littérature française : Guilleragues, Lettres portugaises ; Montesquieu, Lettres persanes ; Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse ; Laclos, Les Liaisons dangereuses ; Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées ; Yourcenar, Alexis ou le Traité du vain combat.

•Littérature internationale : Goethe, Les Souffrances du jeune Werther ; Taylor K., Inconnu à cette adresse, 1995 ; Inoué, Je vous écris, 1998.

        Lettres et débat d’idées : Rabelais, Lettre de Gargantua à Pantagruel ; Pascal, Les Provinciales ; Diderot, Lettres sur les aveugles ; Voltaire, Lettres philosophiques, Lettre sur la tolérance ; Rousseau, Lettre à d’Alembert sur les spectacles, Lettres à Malesherbes ; Zola, Lettres à la jeunesse, J’accuse ; Camus, Lettre à un ami allemand ; Paulhan, Lettre ouverte aux directeurs de la Résistance.

        Lettres incluses dans une œuvre non épistolaire :

• Dans un roman : La Fayette, La Princesse de Clèves ; Flaubert, Madame Bovary (lettre de Rodolphe à Emma) ; Gide, Les Faux Monnayeurs ( lettre de Bernard Profitendieu à son père) ; Le

Clézio, Le Chercheur d’or (lettre de Laure à Alexis).

• Dans une pièce de théâtre : Molière, L’École des femmes (lettre d’Agnès à Horace), Le Misanthrope (lettres de Célimène).

• Dans un recueil poétique : Verlaine, Les Fêtes galantes (« Lettre ») ; Senghor, Les Éthiopiques

(« Épîtres à la princesse »).

 

 

Le corpus :

  1. Le décrire
  2. L’analyser

 

 LECTURE ET RECHERCHE D’UNE PROBLEMATIQUE PAR LES CANDIDATS

 

Le corpus résiste quand on veut trouver des critères de classement :

 

 

SEQUENCE

Pré- acquis : narratif, énonciation, argumentation

Pré- requis : deux séquences en amont : L’argumentation au XVIIIeme siècle ( Philosophie des Lumières et Libertinage ) et un mouvement littéraire, le classicisme ). Pourquoi pas le biographique avant ou après ?

SEANCE 1 – DEUX HEURES + DEUX HEURES

 

 

 

DIFFICULTE DE DISCRIMINER LA LETTRE VRAIE ET LA LETTRE FICTIVE

MEME ENONCIATION

JEU MONDAIN : RECIT, DIALOGUE

HISTOIRE LITTERAIRE : REFLET D’UNE SOCIETE

 

 

SEANCE 2 – UNE HEURE

L’énonciation : énoncé ancré : marques de 1ere et 2eme personnes, compléments de lieu relatifs au locuteur, compléments de temps relatifs au locuteur, temps des verbes ( présent d’énonciation, futur, passé composé ) – énoncé coupé : marques de la 1ere et 2eme personnes mais passé simple, distinction narrateur et personnage ( Laclos )

 

SEANCE 3 – DEUX HEURES

 

Écriture d’invention

Madame de Merteuil se trompe et poste la lettre qui lui était adressée. Madame de Tourvel répond à Valmont :

 

SEANCE 4 – UNE HEURE

 

 

LE TEXTE ARGUMENTATIF DANS LA SPHERE PRIVEE

 

SEANCE 5 – DEUX HEURES

 

LE TEXTE ARGUMENTATIF DANS LA SPHERE PUBLIQUE

Pré- requis : l’affaire Dreyfus  ( nombreuses solutions : du téléfilm aux textes de Marcel Proust )

 

EVALUATION FINALE

 

SEANCE 5 – DEUX HEURES

 

Correction et bilan

A Paris, ce lundi 15e décembre 1670,

 

Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie: EFFET DE REDONDANCE ENTRE LES ADJECTIFS, ALLITERATION SONORE, RYTHME CASSE ( LONGUEUR + JEU SUR LES SUFFIXES PRIVATIFS + RYTHME TERNAIRE PAR COUPLES ANTITHETIQUES è ENIGME = PARADOXE  + DERNIER TERME SEUL QUI ROMPT LA SYMETRIE ET RELANCE L’INTERET enfin une chose dont SERIES DE RELATIVES QUI PRETENDENT CERNER LA VERITE PAR DES INDICES on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, FEINTE = FAUSSE CONCLUSION encore cet exemple n'est- il pas juste; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait- on croire à Lyon ? ) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mlle de Rohan et Mme d'Hauterive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut‑ être pas faite lundi. je ne puis me résoudre à la dire; devinez- la: je vous le donne en trois. jetez‑ vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix; je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner ; C’est Mme de la Vallière - Point du tout, Madame. - C'est donc M"' de Retz ? - Point du tout, vous êtes bien provinciale, - Vraiment nous sommes bien bêtes, dites- vous, c'est M"' Colbert ? - Encore moins. - C'est assurément M"' de Créquy - Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de... Mademoiselle... devinez le nom: il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée ! Mademoiselle, la Grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur, Mademoiselle, petite- fille d’Henri IV; Mademoiselle d'Eu, Mademoiselle de Dombes, Mademoiselle de Montpensier, Mademoiselle d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous- même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures: nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous.

 

Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.

 

Lettres, 72.

 

Un meneur de jeu :

·        l’effet de surprise : elle détient une nouvelle exclusive : « chose », accumulation des superlatifs qui retarde, voir sur le TEXTE

 

Jeu mondain :

 

Esthétique :

 

 

 

Du vicomte de Valmont à la marquise de Merteuil

P.... ce 10 août 17**.

 

Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma belle amie, et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence. Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse de*** dont le château se trouvait presque sur ma route, et à qui j'ai demandé à dîner. je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures, et je suis descendu à l'Opéra, où j'espérais que vous pourriez être.

L'opéra fini, j'ai été revoir mes amies du foyer; j'y ai retrouvé mon ancienne Émilie, entourée d'une cour nombreuse, tant en femmes qu'en hommes, à qui elle donnait à souper le soir même à P... je ne fus pas plutôt entré dans ce cercle, que je fus prié du souper, par acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte, qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je reconnus pour le véritable héros de la fête. J'acceptai.

J'appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix convenu des bontés d'Émilie pour cette figure grotesque, et que ce souper était un véritable repas de noce. Le petit homme ne se possédait pas de joie, dans l'attente du bonheur dont il allait jouir; il m'en parut si satisfait, qu'il me donna envie de le troubler; ce que je fis en effet.

La seule difficulté que j'éprouvai fut de décider Émilie, que la richesse du bourgmestre[1] rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta pourtant, après quelques façons, au projet que je donnai, de remplir de vin ce petit tonneau à bière, et de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.

L'idée sublime que nous nous étions formée d'un buveur Hollandais, nous fit employer tous les moyens connus, Nous réussîmes si bien, qu'au dessert il n'avait déjà plus la force de tenir son verre: mais la secourable Émilie et moi l'entonnions[2] à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la table, dans une ivresse telle, qu'elle doit au moins durer huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris; et comme il n'avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et je lestai à sa place.

Je reçus ensuite les compliments de l'assemblée, qui se retira bientôt après, et me laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, et peut- être ma longue retraite, m'ont fait trouver Émilie si désirable, que je lui ai promis de rester avec elle jusqu’à la résurrection du Hollandais. Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu'elle vient d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote, à qui j'ai trouvé plaisant d'envoyer une lettre écrite du lit et presque dans les bras d'une fille, interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui rendis un compte exact de ma situation et de ma conduite. Émilie, qui a lu l'épître, en a ri comme une folle, et j'espère que vous en rirez aussi.

Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l'envoie : je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter, et la faire mettre à la poste. Surtout n'allez pas vous servir de votre cachet, ni même d'aucun emblème amoureux; une tête seulement, Adieu, ma belle amie.

Je rouvre ma lettre; j'ai décidé Émilie à aller aux Italiens... je profiterai de ce temps pour aller vous voir. je serai chez vous à six heures au plus tard; et si cela vous convient, nous irons ensemble sur les sept heures chez Mme de Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas l'invitation que j'ai à lui faire de la part de Mme de Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite Volanges,

Adieu, la très belle dame. je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser que le chevalier puisse en être jaloux.

                                                         Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Lettre 47.

 

 

Constituée de petits paragraphes qui donnent au récit un caractère en apparence morcelé, la narration suit la chronologie des événements, et l'on sent à travers le récit un double plaisir, celui de raconter un épisode que le vicomte juge particulièrement savoureux et celui de faire état de ses talents de libertin.

La situation « épistolière » se complique lorsque le vicomte utilise le procédé de la correspondance pour charger la marquise de poster une autre lettre, écrite à Mme de Tourvel. L'envoi de cette lettre non cachetée fait de la marquise, une fois de plus, la complice du vicomte, non seulement complice passive à qui il raconte ses prouesses, mais complice active puisqu'elle accepte de jouer un rôle d'intermédiaire dans l'envoi d'une lettre (donnée juste après dans le roman) et qui est un véritable chef- d'œuvre d'hypocrisie libertine.

 

 

  1. L’ENONCE ANCRE

La justification du récit est donnée d'emblée, dans ce qui constitue l'entrée en matière de la lettre : il s'agit pour Valmont d'expliquer son absence     (« Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui » ), et ce par l'exposé des causes de cette absence (« et voici mes raisons » ).

 

  1. UN RÉCIT EXPLICATIF = ENONCE COUPE

Cet exposé comporte toutes les caractéristiques du récit.

a) Une succession d'actions rapportées au passé

On note toute une suite de verbes d'action (« je me suis arrêté », « j'ai demandé », « je suis descendu », 1. 3-5), « j'ai été revoir », « j’y ai retrouvé», 1. 6) qui rapportent une série de déplacements et une série de rencontres. L'ensemble du texte fait apparaître, dans cette succession d'actions, celles qui retracent ce qui s'est passé à Paris (l. 110), puis ce qui se passe à P. dans le château du Hollandais. Les lignes 20-30 rapportent la stratégie mise en oeuvre par Valmont et par Émilie pour berner leur hôte hollandais en le privant des plaisirs qu'il a achetés fort cher. Les verbes au passé qui expriment les différents actes (« Nous réussîmes » 1. 19, « il tomba », 1. 20 ; « nous décidâmes, 1. 21) sont accompagnés de nombreuses notations de temps qui soulignent la chronologie, et de lieux, qui marquent les déplacements.

 

b) Les marques de temps

Ce sont des adverbes de temps ou des compléments constitués par des groupes nominaux   (« hier », 1. 3 ; « vers les sept heures », 1. 5 ; « l'opéra fini », 1. 6 ; « je ne fus pas plutôt entré... », 1. 8 « dans ma route », 1. 11 ; « au dessert », 1. 19 « ensuite », 1. 23).

A la fin du récit, on retrouve le présent du narrateur (« je vous l'envoie », 1. 31 « je rouvre ma lettre », 1. 34).

 

c) Les marques du lieu

Elles sont assez nombreuses. On peut récapituler l'itinéraire effectué par Valmont. L'étape chez la comtesse de *** (1. 3) est suivie du retour à Paris (« je ne suis arrivé à Paris », 1. 4) avec déplacement à l'Opéra, puis voyage jusqu'au château de l'hôte hollandais (« dans ma route », 1. 11). Le détail des moments et des lieux s'accompagne de précisions concernant les protagonistes de l'épisode, leurs réactions, leurs comportements.

 

d) Les destinataires : les héros de l'histoire

L'accent est mis sur deux d'entre eux, Émilie, ancienne maîtresse de Valmont (1. 6, 11, 15, 20, 24, 29, 36), complice du « bon tour » joué au Hollandais et le Hollandais. Ce dernier personnage, qui n'est pas donné sous son identité mais par son rang administratif (« bourgmestre », 1. 15) est présenté d'une manière fort peu élogieuse, qui souligne son manque de séduction et sa sottise (« une petite figure grosse et courte », 1. 9 ; « cette figure grotesque », 1. 12). Dans son récit Valmont souligne le charme et l'habileté d'Émilie par de multiples caractérisations positives (« secourable », « désirable ») qui font des deux personnages actifs (lui et elle) les complices réjouis d'une double plaisanterie faisant deux victimes : la première est le Hollandais, la seconde Mme de Tourvel.

Il semble bien que Valmont éprouve, à faire ce récit à la marquise, un véritable plaisir, analogue à celui qu'il a sans doute ressenti à jouer au Hollandais, pour la plus grande joie des assistants, un tour caractéristique du comportement libertin. Tout est en effet réuni pour le triomphe du libertinage : un public d'invités oisifs, sans doute eux- mêmes libertins, jouant un rôle de parasites, une victime présentée a priori comme ridicule et méritant d'être bernée, une complice complaisante. Valmont trouve là tous les éléments lui permettant de passer à l'action.

 

UN LIBERTIN EN ACTION

Le libertinage de Valmont se situe ici sur deux plans ayant en commun la complicité complaisante d'Émilie. La première action consiste à détruire (« troubler », 1. 14) un projet qui devrait apporter « bonheur » et satisfaction au bourgmestre. La seconde est plus subtile et plus perverse.

 

a) La volonté de « troubler »

 

Une des caractéristiques du libertinage est la volonté de s'affirmer, d'affirmer son pouvoir et sa force en détruisant avec habileté, sans réelle brutalité. Le « combat » n'est pas réel, physique, il utilise les armes de la perversité, de la duplicité. Le libertin sait en général, par observation, calcul, intelligence, sens du mal, ce qui pourra être efficace.

Il utilise souvent les armes de ceux qu'il « attaque », et c'est pour mieux les retourner contre eux. Le contexte étant ici celui d'un repas, c'est par l'ivresse que Valmont arrive à ses fins : empêcher le Hollandais d'obtenir les faveurs d'Émilie (faveurs qui doivent « payer » le prix de la demeure accordée à Émilie) et les obtenir à sa place, ce qui parachève son triomphe.

 

Le libertinage réside ici dans la volonté de « troubler », de détruire la satisfaction de l'hôte, de mettre du désordre dans une organisation bien au point. L'insistance de Valmont sur les sentiments du Hollandais et sur la manière presque puérile dont il les manifeste (« joie »,   « bonheur », « satisfait », 1. 13) est révélatrice de son mépris, d'un sentiment de supériorité, d'une cruauté qui va se manifester dans le désir de saccager. Posséder Emilie à la place de celui qui a payé pour cela doit procurer à Valmont une immense satisfaction et l'on peut penser que le plaisir qu'il en éprouve est augmenté par la satisfaction de savoir que cela se passe chez l'hôte lui- même, une fois vaincus les scrupules de la complice.

 

b) L'hypocrisie amoureuse

 

La lettre donne une autre forme de libertinage, à l'encontre de Mme de Tourvel, cette fois, ce qui fait pour Valmont deux exploits dans la même soirée. Il s'agit d'une autre forme de perversité : Valmont utilise Émilie comme « pupitre » pour écrire une lettre d'amour à Mme de Tourvel, action qui, outre les conditions de sa réalisation, a deux caractéristiques « originales » : Non seulement la rédaction de la lettre est interrompue « par une infidélité complète » ce qui est en opposition avec son caractère même de lettre d'amour, mais elle est censée rendre « un compte exact » de la « situation » et de la « conduite » de Valmont. Cette simple observation laisse le lecteur quelque peu sceptique. Les remarques qui suivent, concernant l'hilarité d'Émilie, laissent penser que cette lettre doit être un chef