La pêche du
capitaine
Monts Altaï, prés de la frontière chinoise
11 juin 2006
Ils nous regardent comme s'ils nous attendaient. L'écho du moteur a dû les
avertir avant que nous les apercevions de l'autre côté de la rivière.
C'est un torrent étroit et bouillonnant. Les deux militaires restent assis
sur la pente herbeuse attendant que nous descendions de la camionnette.
Leur fortin se compose de quelques maisons cernées par un mur en terre brune, la grande oreille de l'antenne parabolique repose sur le sol de la
cour, à l'écoute tandis que des gamins jouent sous le soleil.
Agvan, notre guide kazakh connaît le capitaine.
Ensemble ils ont fait leurs études dans la même université à Oulan
Bator. Il est accompagné d'un
sous-officier qui, comme lui, a retroussé le bas de son pantalon, les pieds glissés dans des sandales. Ils sont armés de cannes à pêche.
Après les effusions du style "alors mon salaud qu'est-ce que tu deviens ?"
le capitaine comprend la raison de notre présence, un sourire malicieux
aux lèvres. Il nous détaille derrière ses lunettes. Une moustache bien
fournie et un embonpoint complètent le tableau d'un officier débonnaire.
Agvan lui remet le sauf-conduit qui nous autorise à circuler prés de la
frontière chinoise. A sa demande nous présentons au capitaine nos passeports. Assis dans l'herbe il épluche les photos comme si une erreur
s'y était cachée. Il nous les rend mais conserve le document. Or nous en avons besoin pour circuler dans la région. Il doit même le
signer car nous serons amenés à croiser d'autres postes militaires sur
notre route. Il le sait.
Mais il est décidé à le garder. Alors Agvan le bourre de coups de pieds.
Il rigole mais refuse. Les hivers sont longs par ici et derrière les pics
enneigés de l'Altaï la Chine se tient tranquille. Alors la vie dans ce
poste stratégique ressemble à une morne éternité. Il nous fait un caprice
déguisé en chantage.
Agvan lui dit que ce n'est pas raisonnable, Rappelle-toi le bon vieux temps mon salaud...et une partie de pêche ça te dit ?
Le capitaine lui répond que c'est une excellente idée, d'ailleurs je suis
prêt comme tu peux le constater !
C'est décidé.
Nous nous serrons pour faire place au capitaine et au sous-officier dans
notre camionnette. Il s'économise quelques kilomètres à pieds et ça le
rend très volubile. Son rire déborde dans la camionnette. Agvan le taquine sans arrêt. La camionnette suit la piste en direction du lac.
Le document en question est chargé de mystère.
Il nous a été remis par le commandant de la base militaire d'Olgii.
Ce
jour-là, avant-hier, nous attendions sa rédaction à l'entrée de la caserne
sous un soleil de plomb.
C'était l'heure du repas. Un no man's land aride séparait la caserne de la ville assoupie. Quelques rares silhouettes sortaient de l'ombre des ruelles et dansaient sous la chaleur. Des
faucons quittaient les fils électriques et s'élevaient dans un ciel d'acier. Le temps passait. De temps à autre la porte de la caserne grinçait, un soldat passait la tête et discrètement nous regardait.
A
l'intérieur nos guides munis de nos passeports patientaient tandis que l'officier mangeait. Mais l'homme ne vit pas dans la confiance et la sérénité. Ainsi un goûteur flanqué d'un médecin
prêt à intervenir le cas
échéant déguste les repas de l'officier chaque jour. Si le cobaye reste en vie alors le repas peut être enfin servi.
En l'absence de tout complot ce
jour-là nous obtenons notre laisser-passer.
Le document a changé de main. Il attend maintenant la signature du capitaine dans le tiroir de la poche de sa chemise. Mais avant tout c'est
la pêche qui compte.
Madetkhan stoppe la camionnette au-dessus du lac. Des collines vertes l'entourent. Une rivière s'en
échappe. Le chapeau d'une yourte émerge à l'extrémité du lac.
Peu
après un homme coiffé d'une toque kazakh aux motifs roses et sa fille
nous rendent visite. La timidité pousse celle-ci dans les jambes de son
père. Puis l'homme s'accroupit. La gamine reste derrière lui, muette.
Ses grands yeux en amande et ses cheveux clairs attachés lui donnent
l'air sévère des enfants sans âge, son père parle doucement
caressant le sol.
Quant au capitaine il pêche profitant de cette belle journée printanière.
Dans deux mois ce sera déjà la fin de l'été et l'hiver ne tardera
pas à se signaler à coups de bourrasques de neige.
L'homme habite la yourte que nous venons d'apercevoir. Son troupeau
repartira au début de l'automne. Il a appris le mongol pendant son
service militaire à Oulan Bator. La conversation est entrecoupée par
les
exclamations enthousiastes du capitaine chanceux. L'homme tourne la tête
en direction de la rivière et sourit tandis que sa fille nous
observe.
Seule sa bouche minuscule a gardé ses traits d'enfant perdus sur ce
large visage clair et dur. Malchanceux Agvan change de coin et s'en va
rejoindre son ami. Des oies nichent à l'écart. Un goéland plane
au-dessus du lac paisible.
Sur l'autre berge, des gamins concurrencent le capitaine. Leur équipement
est moins sophistiqué mais ils sont tout aussi habiles. Cinq ombres de
l'Altaï reposent aux pieds du capitaine. Madetkhan les vide et
les écailles.
Nous déclinons l'invitation. Père et fille nous quittent. Dans notre
dos le capitaine pousse un gros soupir. Il revient glorieux et satisfait
de sa pêche. Agvan finit par en pêcher un et arrive.
Nous admirons ensemble cette bonne pêche étalée sur la table pliante
qui dans l'instant se transforme en bureau officiel. Notre capitaine préside.
C'est le moment qu'il a choisi pour exhumer de son tiroir le
sauf-conduit.
Il y appose très sérieusement sa signature précédée d'arabesques
solennelles tout en guettant l'effet autour de lui.
Paris le fait rêver et il répète son nom comme on fredonnerait une mélodie
pleine de charme nostalgique qui se termine par un soupir de lassitude,
les yeux mi-clos. Il se lève. Un sourire en coin soulève sa moustache
et la vie reprend son cours. Il emporte une demi-douzaine d'ombres pour le
dîner.
Nous le quittons à la porte de la caserne qui finit par disparaître dans
les replis de la montagne. Au fond de la sacoche d'Agvan le précieux document
poursuit sa route avec nous.
Adossé à la rivière
Sagsaï, Buyant s'étale et s'arrête aux pieds des
collines qui l'entourent. Leurs sommets arides préservent la bourgade des
tempêtes de sable.
Des nappes de pâturages s'étendent le long du torrent.
Quelques hauts bâtiments en ciment dominent une place bosselée et caillouteuse. Une rangée de peupliers prolongent ce semblant de centre. De
là partent les ruelles de Buyant se ramifiant comme un arbre aux branches
sèches.
C'est là que nous avons perdu
Agvan.
Madetkhan, Tuya et nous autres avons déjeuné dans une cantine prés de
cette place sans qu'il vienne se joindre à nous. Tout en mangeant nous surveillions les silhouettes qui passaient dehors.
Nous quittons la cantine exiguë. La bourgade semble assoupie à cette heure. La terre nue de la place vide exerce un pouvoir hypnotique. Des
ruelles, la perspective conduit à cet horizon rocheux d'où sortent des
vols de craves à bec rouge. La terre respire le silence, tout comme les
briques des maisons faites de la même matière. C'est à peine si elles se
détachent de cet élément renvoyant l'impression d'unité comme si elles
n'existaient pas. Elles sont très basses de plafond. Des silhouettes s'y
glissent, se courbant à peine.
De Buyant la route conduit sur Olgii. C'est ici le pays natal d'Agvan. Passer à Buyant sans visiter la famille serait une hérésie pour lui.
Ma
famille c'est la Mongolie nous répétait-il, se fendant d'un grand éclat de
rire, les yeux écarquillés comme un gourmand savourant par avance des mets
servis en abondance. Nous aimerions entendre maintenant son rire.
Je gravis un tertre en terre d'où l'on aperçoit le pont en bois qui enjambe le torrent. Des gamins juchés sur une colline adressent des signes
victorieux à leurs copains restés à garder des troupeaux de moutons ou de
yaks. Agvan n'est pas en vue.
C'est alors que Madetkhan appuie sur le klaxon de la camionnette. Nous écoutons et suivons le son aigrelet qui se propage. Sans résultat et le
silence retombe sur la place.
Des passants nous interrogent. C'est ici même que nous avons laissé Agvan
prés de ce bâtiment grisâtre et lézardé, flanqué d'une échelle de secours
rouillée où il manque la majeure partie des barreaux. Par les fenêtres
au-dessus de nous tombe un regard fixe et sombre comme celui d'un aveugle.
Nous entrons à la poste. Le guichetier lève un regard interrogateur sur
notre demande et suspend sa réponse. Dans un coin du minuscule bureau une
femme attend une communication. Un gamin passe derrière le guichet et se
réfugie dans les jambes de sa mère. Les secondes s'épuisent sur le cadran
de l'horloge au-dessus d'eux. Quelques affiches publicitaires camouflent
un mur vérolé. Sortis du papier glacé les sourires indifférents dominent
un parquet raboté par les bottes. Il s'écoule encore un instant avant que
d'un commun accord on nous réponde que personne ne l'a vu, avec un grand
sourire d'excuse.
En sortant nous rencontrons un groupe d'hommes âgés kazakhs en pleine conversation sur la place. Après les salutations Madetkhan leur pose la
même question. Chacun se concerte.
L'affaire se corse après cette nouvelle déception. Introuvable. Invisible.
Il serait peut-être plus facile de le trouver dans l'immense steppe.
Aucune maison ne s'ouvre sur sa silhouette élancée, aucune porte ne s'ouvre sur son éclat de rire.
Une lumière terne descend d'un ciel gris en lambeaux. Les craves à bec
rouge s'en repartent le bec chargé de brindilles. Ils nichent dans les crevasses des montagnes autour de la bourgade.
Des moutons sortent du silence d'une ruelle. Un gamin les guide depuis son
cheval vers les pâturages, puis disparaît derrière le profile cubique des
maisons. Un autre gamin surgit sur sa monture au petit trot suivi d'un
nuage de poussière. Il attache son cheval à un arbre chétif et s'engouffre
dans une épicerie.
Tuya part dans une direction, Madetkhan cherche ailleurs. Nous restons près de la camionnette au cas où. La place renvoie des rires limpides et
éphémères rappelant les sons de la steppe.
Le trio des cabanes des wc publics semblent monter la garde dans un coin.
Puis un vieil homme kazakh entre sur la place. Grand et sec, portant une
toque bleu ourlée de ses cheveux blancs, il avance à petits pas réguliers,
droit et légèrement aidé par sa canne.
Une longue barbe grisonnante lui
donne toute sa dignité. Sous les arcades sourcillères saillantes son
regard ne quitte pas un point fixe. Personne ne s'en préoccupe et lui ne
dévie pas de sa trajectoire. Il chemine comme à l'écart des voix tout
aussi léger qu'elles. La poussière semble porter son pas tant il paraît
l'effleurer. En echo à son allure les maisons paraissent posées sur la
terre, sans ordre, éphémères comme un campement de yourtes.
Lentement il poursuit son long chemin, toute une vie, entre la steppe et
les monts de l'Altaï. Son sillage laisse des souvenirs au moment où il
disparaît.
Tuya réapparaît derrière la poste. Elle essaie une porte. Elle reste fermée et Agvan invisible.
Puis le rire d'Agvan roule jusqu'à nous. Un groupe d'hommes s'approche accompagnant
Agvan. Il nous interpelle, éclate de rire et s'excuse.
Madetkham l'a trouvé chez des amis de sa famille.
Maintenant nous repartons. La route s'engage le long de la Sagsaï et Buyant disparaît.
A l'avant de la camionnette Agvan raconte une autre histoire.
Toujours aussi bavard.
Nous ne restons pas seuls longtemps.
Par-delà la rivière deux cavaliers approchent à contre jour.
Ce n'est qu'une fois à nos côtés que l'on remarquera leur jeunesse.
Ils restent immobiles à nous regarder, hésitant entre curiosité et timidité, un coude posé sur la selle.
Pendant un moment de silence nos yeux fouillent les flancs minéraux de la
montagne pour découvrir à leurs pieds une habitation flanquée d'une yourte. C'est de là que proviennent ces deux gamins. Ils pouffent de rire
en retournant à leurs troupeaux.
Des chèvres et des moutons avancent lentement et avec méthode comme un
nuage ou plutôt comme une tondeuse. Un mouton s'aventure sur un îlot où
nichent des cygnes. Mais le couple le chasse sans ménagement à coups de
klaxons irrités.
Des grues cendrées et des tadornes se partagent également
cet espace de verdure.
En attendant le repas Madetkhan, notre chauffeur, bricole sa radio. C'est
un authentique poste russe, datant de l'ère soviétique. Il termine de le
fixer au plafond derrière son siège. Ainsi disposé Madetkhan pourra
l'écouter sur la route. On reçoit assez bien les chaînes d'informations
mongoles et kazakhes. Et même RFI et la BBC, mais celles-là il nous les
réserve pour le soir car il doit longtemps chercher dans les grésillements
des nombreuses stations chinoises, tâtonner sans perdre patience, jusqu'à
ce que le chinois devienne du français.
Nous écoutons ces voix de studio en scrutant l'immense steppe, le rassemblement des troupeaux et la trainée de poussière laissée par un
v2hicule dans un lointain peuplé d'ombres de buissons. On aperçoit un
convoi de transport de carburant qui fend la piste aride. Les voix des informations françaises, parfois brouillées par celles des chinois,
couvrent les grincements des attelages des Kamaz. Madetkhan est un peu
sourd. On devine les visages burinés et fatigués des chauffeurs dans le
hublot gratté par l'essuie-glace. Le moteur ronronne et crache un épais
nuage noir et seule la vodka permet de tenir le défi sur de telles
distances. Ces titans parcourent les pistes de la steppe de long en large.
Ils connaissent aussi bien les accrocs de la piste que le berger les sources et les gués. Eux aussi transhument, ravitaillant les pompes à
essence dans les endroits les plus reculés.
Après le repas, Madetkhan se glisse sous la camionnette, un modèle UAZ,
increvable qui affiche plus de 240 000 kms. Il inspecte une transmission,
tandis que la radio diffuse un feuilleton entrecoupé de scènes musicales
kazakhes.
Des chevaux descendent un col qui se confond avec la couleur de leur robe.
Un cavalier les mène dans notre direction. C'est un jeune garçon dont l'age est difficile à déterminer. Les chevaux quant à eux se sont
regroupés dans la rivière pour prendre le frais. Le garçon descend et se
penche sous la camionnette pour parler à Madetkhan. La mécanique le passionne. Je le voyais
plutôt comme un centaure.
Puis le garçon s'en va fièrement au galop rassembler les autres chevaux.
Traverser la steppe ressemblait à une fuite interminable.
La camionnette traînait son tourbillon de poussière solitaire. Rares étaient les véhicules que nous croisions dans la plaine de
Möst. La steppe
vide les dévoilait immédiatement. Nous croisions des camions de familles
qui s'en allaient gagner les pâturages d'été. Le camion tanguait dangereusement sous la lourde charge. La yourte démontée était ficelée
dans la benne. Au passage des deux véhicules les poussières se
mélangeaient tandis que là-haut derrière le pare-brise du camion les yeux
s'allumaient comme des lucioles. Difficile à dire combien ils étaient dans
la cabine. Leur rythme de vie n'a pas changé. Il est quasi aussi immuable
que celui de cette plaine.
Notre camionnette gémissait et poursuivait sa course dans la brûlure.
Parfois elle regimbait dans des trous. Ses roues grondaient contre les galets d'une rivière à sec. Les sacs, cartons et bidons glissaient
lourdement comme des ivrognes ingouvernables. Le compteur comme toute le
reste se couvrait de poussière. De toute façon l'aiguille restait inerte,
oubliée au fond du cadran. Des brassées d'un souffle aride et poussiéreux
entraient par les vitres grandes ouvertes. Le sable crissait sous nos
dents.
Le plus étonnant c'est qu'on puisse s'endormir dans ces conditions. Ce qui
arrivait fatalement à chacun d'entre nous.
L'immensité et la chaleur nous obligeaient à plisser les yeux. Mais l'attraction exercée par cette terre esseulée se faisait sentir à travers
les vitres de la camionnette.
Lors d'une halte la portière s'est ouverte sur un silence brûlant. Nous
nous sommes rabattus le long de sa carcasse métallique dans une bande d'ombre. A nos pieds des buissons hirsutes et épineux luttaient pour
reverdir. L'immensité avait la saveur mélancolique des terres oubliées.
Une monotonie émouvante émanait de ces couleurs passées, un paysage monochrome chargé de nuances.
Des croûtes montagneuses s'effritaient sous la chaleur zénithale. Leur
alignement, leur mimétisme les transformaient en dinosaure figé dont le
dos sombre affleurait.
Le sol rouge absorbait le squelette d'un cheval. Un puzzle d'os éparpillés
blanchissait au soleil. La mort l'a rattrapé avant la pluie.
Le silence reliait terre et ciel. Au pied de notre camionnette tout était
vertige. Le ciel se jetait dans la terre et l'horizon demeurait une illusion se consumant dans les ondulations de chaleur.
Seule la neige abondante alimente la rivière qui finit par s'épuiser à la
fin de l'été. Un berger traverse la rivière et vient vers nous. Du haut de
son cheval il nous demande si nous n'avons pas vu ses deux chameaux.
Devant notre réponse négative il s'en repart sifflotant. De temps à autre
il consulte à la longue-vue la plaine et les premiers contreforts.
Madetkhan retire sa salopette. Il a l'air confiant sur l'état des essieux.
Je ne lui pose pas plus de questions. Le thé l'attend. Il l'aspire comme
le font les Chinois.
Des taches d'ombres maquillent la plaine. Les buissons épineux gonflés par
le soleil oblique s'alignent dans la plaine.
Puis dans un studio on programme un air. La voix d'une femme sort par la
minuscule baffle de la radio. Le son est saturé. L'air d'opéra grésille
comme les ailes d'un insecte prés des flammes. Cette voix est un astre
qui s'élève et se penche sur la steppe, son âme qui parle, grave et envoûtante.
Les buissons alignés paraissent écouter la soliste.
Des éclairs menaçants jaillissent des profondeurs de l'horizon.
L'orage se rapproche tandis que le cavalier tient à se faire photographier. Mais l'homme a du mal à maintenir sa fierté en selle tant
le cheval s'agite.
Élisabeth
essaie de le garder dans l'œil de
l'objectif. On dirait deux danseurs consciencieus essayant d'ajuster leurs
pas. Accroupis aux pieds de la source, Madetkhan et moi remplissons les jerricanes tout en suivant la scène des yeux. Les premières gouttes de
pluie nous piquent le dos.
D'épais nuages pèsent sur la steppe. Les masses cotonneuses grises emportent sur leur passage les arêtes montagneuses. Cette fois le cavalier
parvient à contrôler sa monture face au vent. Sa chemise blanche flotte
devant une chevauchée de nuages, comme un étendard serein défiant la steppe tourmentée et livrée toute entière aux forces du ciel.
L'orage électrise un troupeau de chevaux qui s'attaquent à des poulains.
Ils se cabrent et mordent tandis que le vent porte jusqu'à nous les plaintes rauques d'un jeune chameau apeuré.
Le cavalier descend de sa monture et la tire jusqu'à notre camionnette.
Madetkhan et lui discutent de l'état de la piste. D'autres fronts de pluie
arrivent. Le ciel est pret à crever. Après les conseils l'homme se remet
en selle.
Nous fermons les portes sur le tumulte. Son visage menu et
osseux nous apparaît dans l'encadrement de la vitre et déjà le cavalier
nous semble loin menant ses chiens dans la tourmente. Avec lui s'éloigne
la yourte se réduisant aux dimensions d'un détail perdu dans un ciel houleux.
Devant nous se dresse un rideau de pluie. Le lac Dörgün se trouve
au-delà. La piste chaotique s'élève sous des trombes d'eau. Au col nous
plongeons vers une plaine tout aussi jaunâtre piquée de buissons. Les cailloux cèdent la place à une terre sableuse. Bientôt l'eau s'infiltre
par le toit ouvrant mal ajusté, goutte sur Madetkhan. Celui-ci ne s'en
rend pas compte toute de suite tant la conduite est épuisante. Il s'en moque d'ailleurs. Il en rit même, gêné et inquiet peut-être. La pluie
forme des ruisseaux qui serpentent et se rejoignent.
La plaine devient
leur lit. Madetkhan essaie d'éviter les flaques d'eau profondes. Les
essuie-glace se débattent comme des mains écopant une voie d'eau dans la
soute d'un navire. Dans la camionnette une pénombre humide nous couvre. Et
la perplexité nous envahit.
Puis Madetkhan arrête la camionnette, allume une cigarette et se concentre
sur la carte. Par-dessus son épaule nous suivons les pointillés de la piste sous le sillon de son doigt. Les volûtes de tabac s'élèvent
paisiblement dans le silence de la camionnette pendant qu'il fait le point. La pluie s'abat sans répit. Les essuie-glace lancent des appels
grinçants.
Après cette pause Madetkhan décide de changer de direction.
Nous prenons la piste à rebours. Puis nous la quittons et, par un mystérieux aiguillage, nous en rejoignons une autre. La pluie fouette
maintenant le flanc gauche de la camionnette.
Une ombre rompt la monotonie de la plaine. Je me penche pour découvrir au
passage un ensemble d'étables rudimentaires en terre. Aucune présence humaine n'est visible prés des masures. Un réseau de pistes lézardent la
plaine.
Mais
Madetkhan, inflexible, confiant, pousse la camionnette à travers ce paysage désolé. C'est un homme-machine hypnotisé par le ruban
ténue de la piste. Il nous fait penser à un capitaine de vaisseau agissant
autant par la raison que par le coeur, partageant sa route intérieure,
celle où l'âpreté des pistes a laissé son empreinte.
C'est cette route
que nous suivons.
Brusquement on remarque une absence.
Le couinement rythmé des essuie-glace s'est tu. Il ne pleut plus. Des éclaboussures de sable sèchent sur le pare-brise. Sous nos yeux la piste
file sur une terre sableuse que la pluie a épargnée. Nous avons franchi le
rideau de pluie qui désormais nous sépare du cavalier.
Nous l'avons
regardé s'éloigner, frêle silhouette. Le galop l'entraînait vers l'immensité caillouteuse à la recherche de moutons perdus. La course se
transformait en poussière dans la plaine. Et sa mémoire virevoltait dans
le sillage comme un cerf-volant.
Devant nous les bourrasques soulèvent des tourbillons qui dansent dans un
nouveau décors. La piste suit une alignée de poteaux électriques plongée
dans une lumière fauve faite de ciel et de sable.
Le ciel est sans
nuances. Et rien n'arrête le sable. Le relief se laisse vaguement deviner
à travers les nuages de sable. Au sol ce sont maintenant des rivières de
sable qui croisent la piste. Il frémit en surface comme sous l'effet d'un
tamisage.
La terre en devient
floue. Les poteaux ressemblent à des jalons en fuite courant vers un horizon en impasse. L'un d'eux penche
dangereusement.
Madetkhan s'arrête de nouveau. Une fois le moteur coupé on
entend le frottement du sable, comme un sablier qui se vide. Je m'attends
à voir passer l'ombre du cavalier.
Nous restons un moment dans le vague. Le vent ronfle sous la camionnette.
Le ciel se referme sur ce vaste labyrinthe. Sous nos yeux quelque chose bouge. Deux vautours se confondent un instant avec les buissons, enracinés
dans la tempête. Ce sont les premières créatures vivantes que nous
apercevons depuis la source. Ils ignorent notre présence. Le vent gonfle
et agite leurs plumes mais leurs profiles voûtés restent froidement impassibles. Leurs puissants becs guettent une proie dans la tempête. L'un
d'eux vient se placer d'un léger coup d'ailes à droite de son comparse.
Là, il continue son affût.
Nous repartons.
Le vent remodèle le ciel. Le plafond nuageux remonte et allège l'atmosphère. Puis dans la plaine
ocre apparaît une balafre verte. Nous
approchons du lac Dörgün délivré de la grisaille. C'est lui. Sa surface est nervurée d'écume.
Il faudra encore attendre deux heures avant que le vent faiblisse et nous
permette d'installer nos tentes. Une première tentative s'est soldée par
quelques déchirures. Les réparations nous occupent.
Le vent tombe et des dunes de sable surgissent à une extrémité du rivage.
Elles paraissent hautes et plongent directement dans l'eau.
Puis nous apercevons des yourtes sur le pourtour du lac. La vie reprend sa place
après la tempête. Les pâturages chétifs refont surface.
Le cavalier est de retour à sa yourte en compagnie d'un voisin. Les moutons rassemblés forment un tapis ondulant dans la plaine. Les deux
hommes entravent leurs chevaux puis pénètrent dans la yourte. Les yeux
irrités par le sable fouillent la pénombre où la femme du cavalier prépare le thé.
Puis il fera une offrandes aux dieux pour lui avoir préservé sa
richesse. Peu de mots suffiront à expliquer le reste.
Un parfum doux, sucré et discret monte de la terre par bouffées.
Elle respire.
Petite fête du
Naadam
1er juillet 2006
Taïshir (80 kms de Gov Altaï)
Des poèmes éloquents lancés à la gloire de Gengis Khan résonnent dans le
petit stade écrasé de soleil. C'est une fête qui a huit siècles d'existence. Les voix
s'élévent vers les montagnes qui au loin barrent l'horizon.
Leurs échos portés par des hauts-parleurs semblent se confondre
avec l'éternité minérale. Chaque intervenant se rapproche ainsi de la
figure tutélaire de Gengis Khan fondateur d'un Empire mongol et chargé aujourd'hui encore de donner la force à ces lutteurs et cavaliers qui dans
quelques instants iront s'affronter.
D'ailleurs ceux-ci traînent toujours dans le centre de la petite bourgade.
Les chevaux de course trottent sur l'artère principale, montés par de très
jeunes cavaliers sous le regard sérieux de leur père. C'est un grand jour
pour ces chevaux dont la sélection fut rigoureuse. Ils s'interpellent
parmi les va-et-vient des motos et autres side-cars. Les épiceries sont
dévalisées. On y fait la queue. Une mère passe d'une boutique à l'autre
serrant la main de sa fille toute vêtue de tulle rosé. On aurait dit une
fée translucide, comme une apparition parmi les carrures imposantes des
lutteurs qui passaient par là.
J'en
croisai un qui me soufflait une haleine avinée. De jeunes policiers d'allure débonnaire discutent avec une connaissance. Des jeunes filles se
sont apprêtées. L'une d'elle portant un ensemble noir moulant parcourt la
place d'un pas très audacieux, d'autant que le sol craquelé n'est pas adapté à ses tallons aiguilles.
Des adolescents discutent assis sur le rebord d'un bassin vide, sous le regard abandonné d'un ange en plâtre. L'ange en question se retient de les
déranger.
A l'ombre de la tribune officielle édiles et invités gouttent au lait de
jument fermenté. Un appel est lancé pour que les candidats au concours de
lutte mongole se fassent connaître. En attendant qu'ils se
manifestent une musique tonitruante et saturée s'installe dans le stade.
Situés face à la tribune officielle, quatre marches composent les gradins,
blanchies à la chaux et pour l'instant vides. Des tribunes supplémentaires
placées de part et d'autre attendent les spectateurs
endimanchés sous la protection d'une bâche. De longs tubes métalliques
forment les bancs.
Et puis brusquement le centre de la bourgade se vide, les rues livrées à
la poussière. Chevaux, jockeys, lutteurs et spectateurs garnissent le stade : le drapeau national est promptement hissé et le Naadam peut
maintenant officiellement commencer. Face aux représentants officiels de
la région les cavaliers se passent la coupelle de lait de jument fermenté.
Chacun en verse un peu sur la crinière de sa monture. Petite bousculade
entre les chevaux piaffant d'excitation.
Quelques gamins lézardent au soleil sur les marches des petits gradins. A
leurs côtés des lutteurs s'échauffent. On se claque les cuisses. On s'assouplit les jointures. On ajuste sa tenue. Des chants
s'élèvent des hauts parleurs. Les arbitres prennent place dans l'arène en
gravier. Les chansons mélancoliques sont interrompues par les noms des candidats lancés depuis la tribune. Ceux-ci arrivent au
petit trot. Des applaudissements fusent des tribunes bâchées où les familles se sont regroupées. L'arbitre ote à chacun son chapeau
traditionnel en velours("janjin"). L'un après l'autre chaque lutteur s'en
va vers le drapeau les bras écartés symbolisant la légèreté de l'aigle,
tourne autour avec autant de grâce que possible puis reprend sa position.
Les deux lutteurs s'empoignent comme de gros scarabées et ne bougent plus.
On pousse, on se renifle, on s'observe épaule contre épaule. Le premier
combat commence sous le regard impassible de la tribune officielle. On y
discute.
Chaque nouvel arrivant est accueilli par la coupelle de lait de jument fermenté
(kumis).
Prés de nous des gamines soufflent des bulles de
savon, distribuent des bonbons. On picore aussi dans de pleins saladiers
remplis d'une pyramide de fromage taillé en petits morceaux. Une dame très
chic portant un large chapeau aux bords tout frisottant s'installe près de
nous tandis que le combat dure, que chaque lutteur reste figé dans la même
position. Elle porte une robe fourreau noire qu'elle lisse en
s'asseyant sur le banc étroit.
Et puis les choses s'accélèrent : une prise
rapide met l'un des combattants à terre.
Le vainqueur tourne autour du
drapeau dans la posture fière et légère de l'aigle, salue son
adversaire. Puis il s'en va sous les applaudissements inscrire sa victoire
auprès d'un arbitre abrité sous un parasol.
Le vainqueur saisit une poignée de morceaux de fromages dans un énorme saladier, en croque quelques uns avant de lancer le reste aux dieux.
Ainsi va le rituel. Les
morceaux de fromage retombent en pluie sur le sol.
Tandis que défilent les combats les jeunes cavaliers parcourent les alentours du stade à bride abattue. La course tant attendue se déroulera
après la fin de tous les combats de lutte. Seule certitude car pour
l'instant nous ne savons toujours pas où elle se tiendra. Les avis sont
partagés et les vastes étendues offrent toutes les possibilités imaginables. D'autres s'en vont acheter une glace au yaourt vendue depuis
la plate-forme d'un petit camion. Le conducteur tient la caisse. Une noria
de gamins en emporte dans des sacs plastique. Les gamines aux bulles de savons réapparaissent dans la foule. Il semblerait qu'elles sachent où doit se dérouler cette course. On verra bien.
Les combats continuent. Maintenant les lutteurs apparaissent en jeans portant une simple casquette. On dirait une autre catégorie de lutteurs.
Mais la pratique et les règles demeurent. Au milieu du terrain un lutteur
attend en vain son adversaire. Les deux arbitres tiennent un conciliabule. Malgré les nombreux appels personne ne se manifeste. Mais on
attend. Sans doute quelqu'un est-il parti le prévenir que son tour était
venu.
Les morceaux de fromages jetés aux dieux sont revenus sur terre.
Un gros chien noir profite de cet intermède pour nettoyer la piste, tranquille, sans concurrence, balançant son gros ventre. Les deux
arbitrent se concertent. Le combattant esseulé attend les bras croisés.
Le chien flaire de-ci de-là l'abondante pitance. Tant qu'il y en a il en mangera. Surtout ne rien laisser pour demain. Ce serait vraiment une
stratégie hasardeuse, un manque de savoir survivre. Des spectateurs
discutent dans leur voiture, entourés de gamins occupés à lécher leur
glace.
Finalement l'autre lutteur se faufile entre des chevaux et surgit dans le
stade. Un murmure parcourt les tribunes. Le chien quitte l'arène pour chercher la protection d'une ombre.
A peine cet ultime combat s'est-il achevé qu'un coup de vent arrache au
stade une colonne de chevaux, motos, side-cars et voitures qui foncent dans la poussière vers la course . La foule est dense lorsque
nous y parvenons pour constater que tout est déjà terminé. Au loin il y a
bien encore quelques chevaux qui arrivent au galop mais visiblement sans
aucune importance car tous les cavaliers sont maintenant occupés à racler
la sueur de leurs chevaux pour ensuite se la passer sur les bras en guise
de porte-bonheur. La foule s'en repart vers le petit stade. Les festivités
continueront demain.
La petite bourgade paraît abandonnée. Ses habitants et ceux des alentours
sont au stade. Nous cherchons vainement une cantine ouverte. L'une d'elle
sert encore à manger mais les trois tables sont occupées. Nous attendons
dehors dans une bande de fraîcheur la préparation des ravioles farcies à
la viande de mouton.
Sous nos yeux un grand-père à cheval portant devant lui son petit-fils,
futur cavalier sans doute, remonte dignement l'artère principale face au
soleil couchant. En sens inverse un gamin passe à bride abattue. Son galop
résonne contre les façades des maisons basses. Il disparaît.
La rue
principale se meurt après quelques mètres dans la steppe.
Les flammes dansaient à nos pieds.
Depuis l'aube des temps le feu éloigne les bêtes sauvages tout en attirant
les hommes. C'est ce qui se joua ce soir-là. Tuya, Élisabeth, Madetkhan et moi semblions engourdis après ce festin.
Une surprise que nous avait réservée Madetkhan. Sur la table de beaux restes de mouton
séché et bouilli accompagnés de pâtes, de pommes de terre et de carottes refroidissaient.
Un torrent à sec passait aux pieds de notre table. Son lit raviné et encombré de gros galets témoignait de la violence des crues saisonnières.
Les collines abruptes qui le dominaient accentuaient encore cette impression de violence dévastatrice qu'elles canalisaient. Pourtant des
peupliers d'Asie s'étaient développés dans la partie la plus large du lit.
Ces collines, tels des remparts, les protégeaient autant de la brûlure du
soleil que de l'abrasion du vent. Les racines puisaient la vie dans les profondeurs humides.
Les flammes honoraient ce repas d'adieu. Quelques troncs robustes et verruqueux tanguaient dans le halo chaleureux. Au-delà de ce cercle, les
ténèbres abritaient en son sein une véritable forêt centenaire. Les étoiles tremblaient entre leurs feuilles.
Dans les moments de silence nos pensées voguaient au rythme lancinant des
flammes. Celles-ci appelaient les souvenirs. Réunissaient la joie et la
mélancolique. Attiraient les confidences. Madetkhan disait vrai, elles sont le miroir de nous-mêmes.
C'est alors que le bourdonnement d'un moteur attira notre attention.
Une moto traînait sa souffrance dans le torrent de pierres. Les ornières
de la piste improvisée secouaient le phare qui tantôt disparaissait dans
les creux sablonneux, tantôt zigzaguait à travers les remblais. Son
faisceau butait contre les troncs des peupliers comme un aveugle. Elle pétaradait, au bord de l'asphyxie, puis repartait, toujours en direction
du feu. Du moteur s'élevaient des lamentations rauques que les collines
amplifiaient. Mais le conducteur semblait connaître son chemin.
La machine à bout de souffle aborda notre rive. Les flammes révélèrent
alors les visages du pilote et de sa passagère auréolés d'un nuage âcre
d'essence et d'huile brûlées. L'un et l'autre avançaient dans la trentaine
et semblaient heureux de cette sortie nocturne. Nous les reconnûmes. Nous
avions croisé leur campement juste avant de plonger par une rampe dans le
torrent à sec. Les deux yourtes étaient installées aux pieds de vertes
collines qui dominaient un horizon jauni par la brûlure du désert de Gobi.
La femme, les cheveux pris dans un foulard, déposa un bidon de yaourt frais qu'elle transportait à bout de bras. La surprise passée tout le
monde se mit à discuter et les voisins furent invités à déguster le mouton
séché apporté par Madetkhan depuis Olgii. L'homme, coiffé d'une casquette
de marin en cuir, préféra rester sur la selle de sa moto fumante tandis
que sa femme prenait place autour de la table.
Elle tenait une boîte de nuit à Altay, à 80 kms d'ici, nous traduisit
Tuya. Laissant un temps sa vie de citadine elle était venue aider ses parents pour la période des naissances.
Dans l'après-midi elle s'était arrêtée sous les frondaisons des peupliers.
Elle y avait fait sa lessive s'accommodant du faible cours d'eau mais absorbée par les rythmes trépidants qu'un radio-cassette déversait par les
portes ouvertes de sa jeep.
Plus tard dans la journée nous aperçûmes son mari transportant deux jerricanes d'eau. Le chargement frôlait la chute, mais
coutumier du fait, l'homme maniait sa moto d'une seule main comme un funambule, ses longues
jambes maintenaient l'équilibre telle une araignée. Il nous adressa un
signe de la tête alors qu'il se faufilait entre les peupliers.
Peu de temps après, alors que le soleil avait déjà plongé derrière les
collines, deux garçons passèrent à cheval. Leurs silhouettes se découpaient sur les collines où avançait un troupeau de moutons et de
chèvres sur le chemin du retour. Ils revenaient du fond de la vallée laissant derrière eux une végétation mystérieuse et oppressante. Des
troncs chétifs s'entremêlaient dans un goulet étroit où survivaient des
morceaux de neige glacée. Le soleil s'y aventurait brièvement et la nuit y
était précoce. Mais ils avaient contourné ce passage pour gagner sur les
hauteurs de verts pâturages parsemés de bosquets de mélèzes. Ce fut ici,
dit-on, qu'un lynx tua un chien sous les yeux de son maître impuissant.
Nos voisins se délectèrent du plat de mouton séché. De notre côté, nous
trouvâmes encore de la place pour engloutir le yaourt. Le feu perdait de
son éclat enfouissant couteaux, assiettes, cuillères et fourchettes dans
la pénombre qui à son tour gagnait nos visages. Avant de repartir, ils
nous invitèrent à passer chez eux le lendemain.
Au petit matin, les deux garçons repassèrent, menant leur troupeau aux
pâturages. Nous nous préparions au départ quand le plus jeune vint nous
trouver suivi du regard par son copain qui, resté en retrait, gardait son
cheval. Il cherchait de la ficelle ou mieux, de la corde. Une biquette se
débattait entre ses jambes. Madetkhan lui en trouva. Mais la bête s'arracha à sa poigne. Le garçon bondit à ses trousses. Il finit par rattraper et maîtriser la chèvre, pendant que son copain remettait de l'ordre dans le troupeau.
Sentant sa fin approcher l'animal agité de
spasmes chevrotait des plaintes nasillardes auxquelles répondaient le troupeau tout en continuant à brouter.
Une fois la chèvre solidement attachée, ils se séparèrent. Son copain le regarda partir entre son cheval
et la chèvre qui bondissait en s'égosillant. En s'éloignant il ressemblait
de plus en plus à un pantin désarticulé.
Lorsque nous entrâmes dans la yourte, le garçon et son grand-père, un
homme d'une imposante stature, s'empressaient de préparer la chèvre étendue à l'entrée. Leurs fronts se rejoignaient par-dessus le corps de
l'animal sur lequel s'était refermé le silence. Une odeur fade remplissait
le dôme à mesure que le garçon enfonçait ses poings entre la chaire et la
peau. Le grand-père lui prodiguait quelques conseils, légers comme une
rumeur, dirigeant les doigts graciles du garçon pendant qu'il tirait avec
précaution la peau à lui. Les côtes de l'animal affleurèrent délicatement
sous une chaire toute de nuances rosées.
La mère du garçon nous servit du thé tout en lançant des sourires mi-gênés
mi-amusés tandis que nous suivions les gestes ancestraux.
La peau se détacha définitivement. Le grand-père la plia avant de la mettre de côté. Le garçon resta en suspend, comme au seuil d'une nouvelle
étape, évaluant la bête.
Accroupie au pied du poêle, sa soeur étalait de la pâte sur un plan de
travail tout en discutant avec Tuya. Des boulettes attendaient sur une planche. La jeune femme en confectionnait une poche qu'elle garnissait
ensuite d'une farce composée de sang de mouton et de morceaux d'abats cuits et coupés menus, d'oignon et d'ail frais et
hachés. Puis elle l'obturait en pinçant les bords. L'aisance de ses gestes respirait la
sérénité. Indifférents à cette minutieuse préparation deux gamins, aussi
morveux l'un que l'autre jouaient dans un coin de la yourte. Tout en travaillant, la jeune fille confiait à Tuya son désir de
reprendre des
études, apprendre une langue étrangère. Mais rien n'était encore décidé.
Le garçon coucha l'animal et avança une bassine contre son flanc. Le grand-père pratiqua alors une courte incision sur le ventre. Il tendit le
couteau à l'apprenti qui, sans hésiter, fit prestement descendre la lame
sur toute la longueur. Sous le regard approbateur du grand-père, les mains
du garçon pénétrèrent la panse de l'animal. Il en détacha une masse
flasque et visqueuse qui s'affaissa mollement dans la bassine en fer blanc. Le sac grisâtre souffla une haleine chaude et écoeurante où la
fermentation des végétaux se mêlait à l'acidité de la bile.
Pendant que le garçon se lavait les mains, sa sœur se chargea de démêler
les tripes. Elle les réunit en écheveau et partit les nettoyer. Le grand-père rangea le couteau et vint prendre le thé avec nous.
L'apprenti enveloppa la chèvre d'un linge blanc et fièrement la déposa sur
un buffet rouge contre lequel était accroupie une femme dont personne ne
se souciait, un corps d'enfant sans regard. Elle paraissait transparente,
habitée par un vide énigmatique.
Quand je sortis en quête de combustible pour le poêle elle m'emboîta le
pas. Elle m'attrapa la manche et se mit à me parler. Aucune expression ne
transparaissait de son visage menu tandis que ses doigts osseux me
serraient l'avant-bras. Je ne sus jamais ce qu'elle voulut me dire.
Personne ne s'approcha. Elle parla, parla et brusquement repartit.
Je n'osai rien demander de crainte de briser un tabou.Je m'interrogeai, la regardant reprendre sa posture
fantomatique contre le meuble.
Malgré le trou à feu ouvert sur le ciel, le dôme était chargé de cette
odeur entêtante de viande et de tripes chaudes. Par l'ouverture le ciel
avait été témoin du rituel et son cercle bleu consacrait le jeune homme. A
l'âge de 14 ans, il basculait dans le monde adulte. D'une démarche faussement désinvolte il s'accroupit contre un meuble face à l'appareil
photo d'Élisabeth. Il releva la visière de sa casquette. Une mèche de
cheveux barrait son front. Il appuya nonchalamment un bras sur son genou.
Ses pommettes remontèrent sous la grâce d'un sourire. Un brin de fierté
pétillait au fond de son regard lorsqu'il se leva.Les beignets passèrent à la friture. La graisse de mouton
brune crépitait dans la marmite. Madetkhan nous rejoignit après quelques réparations de
fortune sur sa camionnette.
Le grand-père qui siégeait au centre prés d'une photo du dalaï-lama nous
invita à reprendre du thé. Il s'intéressa au prix du bétail en France.
Malheureusement, nous le laissâmes dans le vague. Sur la table basse, le
saladier se remplissait de beignets chauds que sa fille sortait du bain de
friture. Sa petite-fille discutait avec Tuya. Nous croquions allègrement
dans ces beignets croustillants et assez gras. Madetkhan en faisait autant. La femme au corps d'enfant ne bougea pas. Même sa respiration
paraissait lointaine.
Après la photo, le garçon était vite reparti au galop en direction du
troupeau où son copain attendait la fin de son histoire.
Un faucon tourne autour de notre camionnette. Après une première tentative
en piqué il survole le torrent et va se percher sur une branche de sorbier accroché à flanc de coteau. De là il guette sans renoncer.
La
présence de Madetkhan et de Tuya l'empêche de chaparder un morceau de mouton fraîchement débité.
Tous les deux sont occupés à cuire les abats à l'ombre de la camionnette.
Nous nous attendons à un petit festin. Les eaux tumultueuses d'une rivière
glissent dans un silence cristallin qui semblent descendre des contreforts
majestueux des monts Altaï.
Le faucon n'a de cesse de revenir. Un corbeau tente aussi sa chance. La porte de la
camionete, baille, sur un étale de boucherie, tentant. On entrevoit les morceaux de viande suspendus à un ruban en caoutchouc tendu
d'une extrémité à l'autre entre les sièges.
Sur le lino le soleil a réduit
en croûtes des gouttes de sang séché.
Le ciel clair se pique des cris aigus du faucon suivi comme son ombre par
le corbeau. Puis le rapace se pose sur une pierre, non loin des berges de
la rivière; le corbeau l'y rejoint. Comme pour le narguer, ce dernier se
place juste en-dessous du rapace. Les charognards reprennent leur ballet
tandis que Madetkhan s'occupe de la tête du mouton. Il allume le chalumeau
qui ordinairement sert à ressouder les pièces cassées.
Mais cette fois-ci
le ronflement de la flamme se concentre sur la tête du mouton dont les babines se retroussent peu à peu sous l'effet de la chaleur. Ainsi posée
sur une pierre le regard garde cette expression morne qui nous rappelle le
moment où l'animal, calé sur les genoux d'Agvan, assis à l'avant, passait
ses yeux incolores par-dessus les épaules de notre guide.
La mise à mort du mouton se déroulait à l'ombre d'un rideau pudiquement
tendu par nos guides. Caché dans un repli de terrain Madetkhan s'en chargeait. Il est lui-même éleveur.
Ils nous laissèrent prés de la rivière en compagnie d'Agvan une canne à
pêche en main. Tout se passait donc pendant que nous nous essayions au lancer depuis un pont en bois.
L'eau scintillait entre les poutres
rabotées par les mouvements de transhumance.
Un couple de motards arrivait par la piste herbeuse et s'arrêta près du
pont. La carcasse de l'engin étincelait au soleil, trônant sur un tapis
d'herbe grasse.
La curiosité les guida vers nous. L'homme venait en tête.
Il portait un blouson en cuir brun sombre sur un pantalon vert. La femme
le suivait, l'air dégagé, profitant du soleil, le regard ailleurs. Ses
cheveux étaient sobrement noués en chignon. Elle s'était passée un long
manteau en cuir fauve ajusté au torse et tombant en trapèze. Une large
ceinture lui enserrait la taille. Des lunettes de soleil abritaient son regard. Ensemble ils faisaient penser à deux citadins en goguette, comme
sur un tableau où les mélèzes font figure de décors.
Après quelques tours de moulinets infructueux l'homme abandonna la partie
et décréta qu'il n'y avait pas de poissons. Il maugréa, visiblement très
pressé.
Puis il sortit Napoléon et De Gaulle de son registre culturel
français. L'homme en pouffait de rire comme un illusionniste satisfait du
tour qu'il vient de jouer au public.
Nous devions avoir les yeux en forme
de soucoupe. Ils s'en repartirent sur leur machine pétaradant dans les
bosses souples de la piste, l'homme et la femme dansant sur les ressorts
de la selle.
Le motard n'avait rien d'un éleveur. Son entrain était plein d'assurance
et ses mains soignées. Le couple sortait de la base militaire dont nous
avions aperçu les toits ce matin.
C'était sans doute un officier. Ils
rentraient chez eux. C'est précisément prés de cette caserne qu'un berger
nous vendit le mouton. On sentait une certaine crainte dans son regard. Il
espérait que la viande de sa bête fut à la hauteur. L'état et la taille de
son troupeau représentent sa richesse et sa fierté.
La transaction se
déroula en un clin d'oeil sur le terrain. Depuis la camionnette garée en
attente sur le bord de la piste nous suivions le marchandage. Une fois l'accord scellé le berger choisit et saisit prestement une bête. Madetkhan
s'en empara et l'installa sur les genoux d'Agvan. L'homme resta au milieu
du troupeau suivant l'embarquement depuis son cheval.
C'est à peine si
l'animal gémit. Le mouton dépassait Agvan d'une tête. C'est vers nous,
assis sur la banquette arrière, que son dernier regard se tourna. Tout au
long du court trajet qui nous brinquebalait jusqu'à la rivière nous croisions des troupeaux de moutons. La camionnette fendait une ondulation
de laine. Leurs queues grasses sautillaient nerveusement sur notre passage. Certains levaient leur tête vers nous. La même fatalité se lisait
dans les yeux globuleux de notre passager. Les autres broutaient, comme un
orchestre, à l'unisson.
Assis dans l'herbe Madetkhan cure la tête du mouton. Tuya coupette des morceaux de gras qui serviront à la cuisson et, une fois figés, à la
conservation. Nous aurons ainsi de la viande pour deux bonnes semaines. La
toison de l'animal attend sous la camionnette.
Des odeurs de cuisson nous titillent les narines et aiguisent autant nos
appétits que nos appréhensions. En attendant l'épreuve nous promenons nos
regards sur la plaine. Deux camions passent la rivière, le plateau chargé
d'une yourte démontée. Ils s'en vont rejoindre d'autres familles dejà
installées. On aperçoit des yourtes blanc-crème se détachant sur un vert
printanier aux pieds de l'Altaï. La neige couvre encore les sommets par-delà desquels s'étend la Chine ouïgoure.
Deux cours d'eau se rencontrent en contrebas de la pointe de terre où nous
sommes installés. Leurs eaux se mélangent et inondent des bouquets de jeunes saules. On aperçoit distinctement leurs couleurs révélant ainsi
leurs origines différentes. Si l'eau du torrent est limpide celle de la
rivière est laiteuse. Celle-ci roule lourdement et inonde une sapinière.
Les deux cours d'eau arrivent par l'Ouest descendant des versants de l'Altaï où la neige et la glace fondent. Les eaux poursuivent leur route
commune vers l'Est, se déversant dans les lacs Khurgan et Khoton. Quinze
jours auparavent l'hiver est venu rendre une petite visite. Mais hier il
pleuvait. Les éleveurs sont maintenant rassurés. Les familles en quête de
bons pâturages profitent de cette herbe abondante.
A chaque transhumance
il se crée un village éphémère aux limites indéfinies. Ailleurs le désert
progresse tragiquement et fait peser le doute sur ce mode de vie ancestral. A moins d'un jour de piste de ce havre fertile on respire la
poussière.
L'heure de vérité a sonné. Nous faisons cercle autour d'une pleine bassine
d'abats fumants. C'est une sorte de pique-nique sauvage. L'odeur typiquement fade du mouton nous saisit. Du jus dégouline entre les doigts
de Madetkhan qui taille de bons morceaux dans les tripes. On sent son excitation qu'il tient à nous faire partager. La tentation nous emporte.
Nous nous joignons au mouvement. Son regard gourmand nous conseille une
bonne tranche de boudin. Mais avant même qu'on ait eu le temps de la saisir il la plante et nous la tend à la pointe de son couteau. Les épices
manquent pour donner un peu de relief. Le morceau de tripe est farci de riz et de petits cubes de sang cuit agrémenté d'oignons émincés. Pas mal.
Je continue.
Il faut manger tant que c'est chaud.
Tout le monde se délècte du gras, sauf nous. Elisabeth, elle, prend son
temps. Elle découpe au couteau de petits morceaux qu'elle déguste avec
méfiance. Mais elle en reprend. On entend les souffles d'extase autour de
la table à mesure que les morceaux disparaissent; les phrases se perdent
dans les mastications élastiques; quelqu'un renifle; une noria de doigts
et de couteaux fouillent et remontent inlassablement des morceaux de panse, d'intestin; un ballet affamé s'est emparé des entrailles du mouton
et maintenant on voit le fond, les restes refroidissent et la lassitude nous gagne. Le temps s'est arrêté au-dessus du cercle en plastique rouge
de la bassine. Nous relevons la tête : le jour décline dans les teintes
rosées. Le faucon et le corbeau ont disparu, fatigués de lorgner un morceau trop ambitieux.
Une pellicule grasse nous couvre les doigts après ce carnage. Pour l'instant nous sommes repus. Toutefois la journée est loin d'être
terminée. Car il reste les os, la viande et la tête à cuire. Seulement il
nous faut un chaudron.
Agvan sait où le trouver. Après le pont en bois nous gravissons une colline où des rochers s'enfoncent, colonisés par des bouquets de
genévriers. Passant un rideau de mélèzes nous découvrons deux yourtes
installées dans une clairière abritée. Les chiens nous réservent un accueil inamical. Quelques pierres suffisent à rétablir l'autorité.
Nous nous retrouvons à l'intérieur d'une yourte, invités par un bel homme
portant avec élégance son âge. Nous prenons place autour d'une table basse, assis sur des tapis. Les présentations se font autour du rituel du
thé servi par sa femme. Il n'est pas riche dit-il mais vit bien et comme
tout paysan ou éleveur voudrait que ça aille mieux. Des gamins passent
leurs frimousses curieuses par la porte ouverte. Puis la conversation glisse, pleine de sagesse, sur la politique.
Des fromages sèchent en plein air sur des étagères en bois. Un jeune homme
passe chargé d'un fagot hirsute. Nos regards s'arrêtent sur de vieilles
photos de famille installées sur un autel. Un rouge éclatant domine dans
les tapisseries. Nous ne voyons aucun signe religieux.
Le repas chargé et la forme circulaire de la yourte contribuent à ce bonheur léthargique qui nous gagne tandis que la conversation dure. Le feu
ronronne dans le poële et le thé ne manque pas. On se sentirait partir
dans une spirale sans fin au son des mots légers.
Quelqu'un apporte le chaudron. En sortant nous tombons sur le retour des
moutons. Une cacophonie s'empare des enclos. Des coups de sifflets aigus
se mêlent aux bêlements gutturaux des moutons. Des gamins rattrapent quelques moutons affolés. Ils rabattent le troupeau. Un gamin nous tend un
petit agneau encore tout humide du liquide amniotique. Ses frères et soeurs le rejoignent et nous entourent, affichant leur fierté d'éleveur.
Le soleil est tombé derrière la ligne de crêtes des monts Altaï. Ainsi
voilés ils semblent rejoindre la nuit couronnés d'un halo blafard. Des
lambeaux de nuages rosées s'effilochent dans un ciel gris acier encore hivernal. A mesure que nous revenons vers la rivière les bêlements
s'estompent.
La nuit est fraîche. Madetkhan met en route la cuisson. Les étoiles s'installent. Une bouteille de vodka arrive pour
célébrer cette abondance de viande. Les toasts nous réchauffent. Le crépitement du feu, les
gargouillis de la cuisson et le frôlement du courant ponctuent le silence.
Lointain, un jappement étouffé nous parvient. Les flammes éclairent nos
visages sereins. Enveloppé dans son long manteau molletonné Madetkhan pousse des bouses séches dans le feu. Puis le sommeil le gagne aussi.
Il
arrête la cuisson, range le chaudron dans sa camionnette-boucherie.
Au petit matin la tête de mouton servie avec du chou nous attend sous un
ciel mitigé. La tradition veut que les yeux reviennent au maître de cérémonie. Madetkhan les partage avec Agvan. Elisabeth se délecte de
morceaux de langue tandis que je déguste la cervelle.
Les os sont méticuleusement curés. Rien ne résiste à notre insatiable
appétit. De multiples gorgées de thé bouillant aident à la digestion.
Un garçon arrive pieds nus de la clairière pour récupérer le chaudron.
Le ciel devient de plus en plus menaçant au moment où nous nous apprêtons
à partir Agvan, Elisabeth et moi. Un vent froid et humide s'est levé. Tuya
et Madetkhan continuent par la piste.
Très rapidement les bourrasques de neige assombrissent le paysage. La chaîne de l'Altaï disparaît. Agvan marche d'un bon train mais il est trop
légèrement vêtu. La neige ne tient pas au sol. Après un rapide conseil
nous tentons un retour au camp. Mais nous trouvons l'emplacement vide : la
camionnette est déjà partie. La neige nous pique le visage. Un troupeau de
moutons surgit dans les rafales. Courbé sur son cheval un berger les suit.
Un essaim neigeux les enveloppe dans une lumière crépusculaire. Ensemble
ils disparaissent par une échancrure entre deux collines.
En compagnie de Galsan Tschinag dans le Haut-Altaï
Juin 2006
Avec la pluie les pâturages semblaient entrer en décomposition. Les
yourtes à la toile délavée ressemblaient à des fruits blettes s'enfonçant
dans un vert sombre. Dés l'aube ce fut une pluie hésitante puis tourbillonnante. Elle nous menaça pendant le démontage des tentes. Puis
elle devint battante et froide, passant à la neige sur les hauteurs. Elle
gonflait brutalement un réseau dense de ruisseaux qui serpentaient à travers la plaine.
Les bergers à pied et à cheval bravaient la pluie menant leurs troupeaux
entre les yourtes du campement Touva.
Vues du col les yourtes se fondaient en groupes, devenus à leurs tours de
minuscules et fragiles points entourées de montagnes mystérieuses et anonymes qui s'avançaient dans la brume.
Lorsque nous parvenons à celle de Galsan Tschinag un panache de fumée stagne au-dessus de son chapeau, comme un nuage suspendu au-dessus d'un
cône montagneux. Lentement il se dilue dans l'air humide, se mêlant à ceux
des yourtes voisines.
Quelques chiens efflanqués rôdent discrètement dans ce halo bleuté, les os
pointant sous le poil trempé. Attirés par le bruit du moteur de notre camionnette des gamins
surgissent en courrant entre les yourtes, à peine gênés par la pluie et regardant les visiteurs.
Une femme d'âge mûr, au large visage sec éclairé par un sourire, semble
nous attendre, droite sous la pluie. Elle porte un deel traditionnel qui
la couvre entièrement d'un bleu de ciel infini. La soeur cadette de Galsan
Tschinag nous tend la main et nous invite à entrer. Les chiens mis en confiance se faufilent comme des ombres entres les yourtes.
A l'intérieur une odeur de fermentation flotte dans un univers sombre et
moite. Nos yeux s'habituent peu à peu à l'espace.
Des nuages de vapeur remontant d'un tonnelet en bois enveloppent le visage
d'une femme patiemment occupée à surveiller la préparation de l'airak.
Par le chapeau ouvert de la yourte filent des gouttes de pluie, zèbrant la
pénombre d'un éclat terne. Puis quelqu'un sort. Une femme manoeuvre de
l'extérieur le chapeau qui d'un coup sec se rabat hérmétiquement. Deux
autres femmes surveillent la distillation du lait de jument qui tombe goutte à goutte dans un broc.
Quand l'ampoule fluorescente s'allume, celle-ci ne fait que révéler l'origine des rires que nous entendions dans la pénombre : une floppée de
gamins perdue dans leurs jeux, la morve suspendue au-dessus d'un sourire
carié. De jeunes adolescentes suivaient les gestes de leurs mères. Tout
autour, les couleurs vives, comme sorties d'un jardin imaginaire, jaillissent des tapis et toiles tapissant le feutre de la yourte.
L'exiguité de l'espace où tout, êtres et objets, a sa place nous rapproche
des visages rieurs et joufflus aux lèvres luisantes de gourmandise, glissant timidement derrière une forêt de jambes adultes.
Un homme, recroquevillé dans un lit trop court pour ses longues jambes, se
dresse sur son céans. Péniblement il quitte la chaleur de sa couverture
molletonnée. Sa peau diaphane laisse deviner ses articulations. On dirait
une chrysalide fragile quittant son cocon. Des mèches de cheveux roux pâles dépassent d'une casquette habillant un visage émacié et cireux. Ses
doigts secs retiennent un mégot froid coincé dans un fume-cigare.
Dans moins de deux semaines Galsan Tschinag sera de nouveau ici parmi les
siens, nous annonce-t-on fièrement. Pour l'heure il est en Allemagne. Mais
l'ombre de l'écrivain plane dans la yourte, les coulisses de son oeuvre.
Le sol, dont l'herbe perce entre les tapis de feutre, est le coeur de ses
récits. Pour l'homme exilé, c'est sa mémoire. Les objets quotidiens, les
couleurs, les bêtes, les hommes, le ciel et les montagnes s'ordonnent autour telle une palette cosmique.
En attendant sa venue c'est son regard, posé parmi tant d'autres photos de
famille que sa soeur aînée nous montre. Dans l'intimité des siens je retrouve les traits souples de son visage derrière lesquels je sens sa
poésie rugueuse. Les images de ses récits dans le Haut-Altaï me reviennent
spontanément, me replongeant dans la découverte d'un monde inconnu, qu'à
cet instant je respire, tout en pensant à l'homme arpentant sa terre à son
retour d'Allemagne.
C'est comme si ce mouvement de balancier avait pu changer la matière du
temps, entre imaginaire et réel sur une terre peuplée d'esprits invisibles
et omniprésents.
Mais les rires autour de nous me ramènent au présent de cette yourte. Les
moqueries s'adressent à un jeune homme dont la stature domine tout le monde.
Sa famille le taquine à propos de son mariage retardé. L'homme,
dont j'ignore le lien de parenté, affiche une certaine prestance, tant physique qu'intellectuelle. Les traits de son visage sont fermes et
réguliers et ses gestes délicats. Son deel bleu mouillé et crotté est
barré à la taille par une écharpe orange profond. S'il ne manque pas de
prétendantes, ses études lui ont ouvert d'autres horizons. Sans doute quittera-t-il cette vie de nomade-éleveur touva. Il bougonne quelque chose
sans importance. Puis la sagesse lui conseille un sourire silencieux comme
seule réponse à l'ironie de sa famille. Certes chaque départ laisse des
regrets, Galsan Tschinag le sait. Mais c'est la fierté de toute une famille que nous ressentons.
Néanmoins son mariage est fermement attendu, tout comme le retour de Galsan Tschinag.
Pour l'heure l'homme quitte la yourte. Un cheval l'attend qu'on aperçoit
par la porte ouverte.
Je ne sais combien de personnes peuvent tenir dans cette yourte. Les yourtes touvas sont encore plus petites que les mongoles ou les kazakhs.
Mais en Mongolie l'hospitalité se joue de l'espace et mystérieusement tout
le monde tient. Il y a un va-et-vient permanent. On dirait que tout l'aïl
(le campement) en profite pour faire une halte sur le chemin des
pâturages. Certains repartent, d'autres restent se faufilant pour en savoir plus, l'air de rien, tandis que leurs vestes trempées fument sur
leurs épaules.
Nous sommes invités à nous mettre à l'aise autour de la table basse entourés de regards observateurs. C'est à la soeur aînée de Galsan
Tschinag que revient l'honneur de présider à la cérémonie de la tabatière
en signe de bienvenue et de respect. Elle l'offre d'abord à l'ancien, dont
les jambes disparaissent dans les replis chaud de sa couverture rose. En
forme de bouteille, la tabatière en ambre tient dans la paume. Quand on la
referme il reste un parfum de genièvre. Elle passe rituellement de mains
en mains, retournant à la soeur aînée, le centre du mouvement, comme un
talisman. A la fin elle en prend elle-même. Un rictus mord son visage rond
et sec. Le trait incliné de ses lèvres ressemble à une balafre, taillé par
une longue pratique de la prise. Mais quand elle l'aspire séchement d'une
narine, son regard pétille de malice.
On entend des rideaux de pluie fouetter la toile. C'est de bon augure pour
la vigueur des pâturages. Puis arrive l'airak.
On sent bien l'alcool après une impression aigrelette. Autour de nous chacun attend notre sentiment. Nous en reprenons. Au milieu des rires et
des discussions animées, un homme nous fait comprendre qu'il nous invite
dans sa yourte. Les toasts continuent.
La chaleur du poêle et de l'airak nous font oublier l'humidité pénétrante.
Mais il nous faut à présent quitter cette yourte pour répondre à l'invitation. La présence de Galsan Tschinag nous accompagne dans les
décors de ses récits. Nous nous sentons légers. D'épais nuages roulent
dans le ciel. Des cavaliers pliés sur leurs montures résistent aux bourrasques. Nous emboîtons le pas à l'homme, comme l'on tourne la page
d'un livre poursuivant une lecture haletante.
Une autre porte s'ouvre et se referme sur un paysage haché.
Une femme au regard sévère nous avait précédé et préparait la table. Elle
se met en retrait, les mains nouées sur le ventre, vêtue d'un deel bleu
sombre. De sa posture se dégage quelque chose d'altier et intimidant. Son
visage est large et toute son expression semble reposer sur une large bouche. Ses pommettes se dressent comme des collines saillantes. Passant
la main sous son foulard elle lisse ses cheveux gris. Brusquement elle
nous paraît plus âgée. Peut-être est-elle la grand-mère des gamins qui
nous ont suivis et qu'elle surveille.
Puis son visage se détend, restent les traces de fatigue creusées par des
journées interminables.
Notre hôte souhaite nous faire goûter sa production de vodka. Ce n'est ni
plus ni moins que du lait de vache distillé, dont la teneur en alcool atteint 12°. Un bidon en plastique attend sur la table basse. Il en
contient 3 litres maintenus à température ambiante.
Et ce fut fatal pour moi.
L'homme saisit sa guitare après avoir servi l'alcool à tour de rôle à
chacun d'entre nous. L'odeur rappelle le petit lait. Sa saveur est neutre.
Par contre l'alcool agit en sourdine, comme une volupté qui soudain vous
étreint. Mais je l'oublie quand l'homme se met à chanter.
Son visage s'empourpre. Une tension saisit ses veines, gonflées à l'extrême et striant son front comme un ciel orageux quand sa gorge se met
à vibrer. L'homme est proche de l'asphyxie. Une technique unique produit
simultanément deux sons, l'un grave et l'autre "flûté" qui semblent sortir
de son ventre. C'est une véritable torture du larynx pour arriver à donner
cette incantation pénétrante. On se sent transporter dans un monastère
tibétain. Sa profondeur vous emmène sur des terres infinies.
Les tournées ont sacrément entamé le bidon de 3 litres. En fait, il est
vide... C'est sûr, il est bel et bien vide...Je le fixe encore quand
Madetkhan, notre chauffeur, nous rejoint.
Quand nous sortons, je ne me rends compte de rien. Mais ça n'a pas échappé
à nos guides, ni à Elisabeth et encore moins au chanteur, qui discrètement
me passe son bras sous le mien et ainsi me béquille jusqu'à la camionnette.
C'est là où je m'effondre. Allongé sur la banquette, les yeux tournés vers
le ciel...je retrouve Galsan Tschinag parmi d'autres visages déformés par
un rideau de pluie... avant de m'assoupir pour un temps...
Sous le signe du
loup
Nuit mongole.
(Haut-Altaï juin 2006)
Certes les Mongols n'échappent pas aux lois physiques. Mais l'étranger est
troublé par leurs visions. Pour eux l'espace forme un labyrinthe complexe
et mouvant. Apparaît alors un monde visible et invisible qui met les sens
du visiteur en alerte.
Vivant au coeur des montagnes, de la steppe et des rivières, les esprits,
qu'ils soient bons, mauvais ou ambivalents accompagnent les hommes transhumant sous le vaste ciel. Flottant dans l'éther, ils relient l'Homme
à l'infini du ciel et l'enrichissent d'une dimension cosmique. Tenant conseil sous la yourte, les familles invoquent leur puissance pour
éclairer l'avenir. Au printemps elles se réunissent autour des oboos (*)
pour accomplir des rites sacrificiels dédiés aux âmes des défunts.
Autant dire que nous entrons dans un monde aux frontières floues.
Sur ces terres impitoyables les rencontres se déroulent selon un rituel.
Comme par enchantement un cavalier surgit d'un repli de terrain. D'un trot
serein il vient jusqu'à nous puis descend de sa monture. Il l'entrave d'abord. Viennent ensuite les salutations tandis qu'à flanc de colline son
troupeau de moutons approche. Tout en discutant avec nos guides il nous montre son campement que dévoile la steppe. Ses gestes ont l'aisance d'une
rose des vents. Le silence ponctue ses phrases. Notre présence l'intrigue
dans cet univers âpre. Avant son apparition la steppe nous semblait sous
l'emprise unique du ciel. Au loin le cercle de yourtes paraît en équilibre
dans la démesure de l'espace. Des traces nous laissent supposer que les
loups ne sont pas loin. Prés de nous une carcasse de cheval gît à l'ombre
des buissons. Enfourchant son cheval, le berger se dresse au-dessus des ondulations ôcres de la steppe. Puis il s'évanouit à la suite de son
troupeau comme un nuage se diluant dans l'azur. Reste le souvenir de son
regard où s'animent les esprits qui le guident.
Dans ce panthéon Tengri symbolise l'axe du monde. C'est le Ciel-Dieu vers
lequel se tournent les Mongols. A l'époque de l'empire les chamans lisaient ses intentions. Chinggis Khan redoutait sa puissance. Lui que les
Mongols honorèrent de tous les superlatifs, lui qui fut élevé au rang de
Dieu était un homme superstitieux. Parvenu à l'apogée de sa gloire, Chinggis khan rêvait de commander
aux éléments naturels.
Mais c'est l'esprit du loup, messager du Ciel, qui le pénétra. Conquête
après conquête, son influence s'épanouissait dans l'âme du Grand Khan.
Affinant sa technique militaire celui-ci développa les méthodes d'attaque
des meutes de loups. Animal viril et guerrier, fin stratège et rusé il
s'imposait à Chinggis Khan lors des conseils de guerre et sur les champs
de bataille. Ses conquêtes et sa gloire lui devaient beaucoup, ainsi que
son regard froid et déterminé.
Ce soir-là nous nous arretâmes en lisière d'un campement. Une verdure
belle comme un don accueillait une cinquantaine de yourtes. L'herbe et les
esprits des ancêtre avaient présidé au choix de ces pâturages. C'était une
plaine frangée de hautes collines fraîchement saupoudrées de neige et
gardée par deux cols. L'un d'eux abritait un oboo qui veillait sur la prairie. Les familles étaient pour la plupart d'origine touva (*).
Au crépuscule, l'affolement gagnait les troupeaux tandis que les chiens
poussaient les recalcitrants dans l'enclos bêlant et pêtant.
Puis la nuit tomba sur le village de yourtes. Tandis que les familles se
serraient autour du poële les loups s'apprétaient à descendre des collines. Les esprits de l'Eau et de la Terre vagabondaient dans la
plaine. La présence de notre camionnette ne put leur échapper. A travers
les vitres embuées de notre habitacle ils aperçurent cinq silhouettes éclairées par un plafonnier. L'endroit était exigu et enfûmé mais les
aventures d'Agvan, notre guide kazakh, traduites par Tuya, venue d'Ulan
Bator, nous faisaient tous rire. Madetkhan, notre chauffeur, enchaînait
avec les coups les plus fameux qu'il jouait aux filles à l'école d'Olgii.
A nos pieds séchait une assiette d'os de mouton délicatement nettoyés. Nos
mains grasses réchauffaient les verres de cognac. Chaque gorgée était
l'occasion d'un toast porté indifféremment à la Mongolie, au voyage, à
l'Altaï, ou à la providence. Pris par l'engrenage des souvenirs, nous n'avions pas remarqué qu'il avait cessé de pleuvoir. Une fois le cognac
terminé, nous sommes revenus au thé pour maintenir la chaleur et écouter
d'autres anecdotes.
Puis le sommeil nous appela. Regagnant notre tente nous quittâmes la camionnette-salon, qui, à cet instant, se transforma en
camionnette-chambre pour Madetkhan. La nuit était plongée dans un silence
qu'effleuraient les multiples bras de ruisseaux serpentant dans l'herbe humide. Le plafond nuageux absorbait les cimes des collines. La nuit
semblait blottie dans un nid de coton.
L'esprit en paix nous nous sommes endormis.
Mais la forte humidité ambiante et la quantité de thé ingurgitée ne tardèrent pas à me pousser hors de la tente. A l'heure où les braises
refroidissaient les toiles claires des yourtes dansaient comme des
feux-follets sous un ciel transformé. Une échancrure s'était ouverte sur
la voûte céleste. Là-haut étincelait une moisson d'étoiles dans l'écrin
nocturne limpide. Certaines, réduites en poussière, ondulaient comme une
chevelure opaline. Autour de ces amas, les cristaux étincelants semblaient
à portée de main. Le ciel en vibrait.
Oubliant nos tentes et la camionnette je me sentis appelé par cette route
incrustée de pierres précieuses quand un frisson m'effleura le dos. Au
loin deux points lumineux me surprirent. Je sentis un regard pesé sur moi,
comme si ces deux ampoules jaunâtres préfiguraient la gueule d'un loup.
L'ouïe aux aguets, je me laissai gagner par une odeur de terre rassurante.
En compagnie des rêves des hommes endormis je m'absorbai dans la contemplation du ciel, troublé par son énergie froide.
A deux pas les bras des ruisseaux invisibles ondoyaient comme des bannières au vent. J'imaginai un ancêtre venu du oboo chevauchant à
travers la nuit un loup flottant sur son étendard. Des chiens aboyèrent.
Ont-ils entendu l'appel du sang, rôdant parmi les astres étincelants ou
sur les collines ?
Le ciel me suivit sous la tente. Alors que je refermais mon duvet les étoiles s'allumaient une à une au-dessus du souffle paisible
d'Elisabeth. Ma tête reposait sur l'oreiller de la nuit quand, les yeux fermés,
j'assistai à la migration des étoiles sous le regard du messager céleste.
Nos hôtes quittèrent leur maison d'estive, dés les premières chutes de
neige, à la mi-septembre. A mesure qu'ils redescendaient vers Olgii, ils
croisaient d'autres familles qui s'en retournaient elles aussi à leur campement d'hiver. Sans plus tarder, rapaces et renards cherchèrent eux
aussi des lieux plus cléments. Les lagopèdes en profitèrent pour blanchir
leur plumage. La vallée se vidait et peu à peu le silence s'installait,
huit mois d'une parfaite quiétude glacée que seuls les coups de blizzard
ébréchaient. De longues journées et d'interminables nuits où le vent
mugissait dressant des forteresses de glace.
Non loin d'ici, aux pieds du
Tavan Bogd, des tourbillons de neige et de glace arrachés par les tempêtes
s'élevaient comme des signes funestes.
La longueur des hivers décide de la bonne saison, moment fugitif où les
couleurs explosent parmi une herbe abondante tandis que se multiplient les
naissances : moutons, chèvres, yaks, chameaux et chevaux.
Autour de la masure de nos hôtes l'herbe est déjà souple et soyeuse comme
un pelage de marmotte; elle est prometteuse pour le troupeau dont les crottes et les bouses assombrissent le sol prés de
l'enclos jouxtant leur habitation. Il broute, caché par un repli de terrain, au moment où nous
arrivons.
La piste conduisant à leur masure domine la Tsagan Gol bordée de dépots
d'alluvions. La rivière prend sa source parmi les suintements du glacier.
On le devine à l'horizon parmi des pics aux neiges éternelles.
Son eau laiteuse érode des ponts de glace encore gonflés de neige. Elle
paraît avoir regagné son lit principal, apaisée et bruissante de remous.
La fonte de la neige et de la glace a laissé sur la rive gauche une terre
fangeuse et cloquée où s'accrochent des saules rabougris. A leurs pieds
une myriade de flaques d'eau brille dans l'herbe vert sombre. Par
endroits, des morceaux de glace ruissellent au soleil, pointant leurs angles sous une terre brunâtre. Ceux-là ne disparaîssent pas tout à fait.
Sur l'autre rive, de timides boqueteaux de mélèzes poussent dans un chaos
de pierres. Au prix d'une lutte épuisante ils se sont adaptés et essaimé
alentour. Fruits de ce triomphe des individus isolés remontent maintenant
la pente abrupte de la colline en une procession figée. Ce sont les premiers arbres aperçus après trois jours de piste depuis Olgii.
Au seuil de la porte, l'odeur épicée du feu de bouse séchée salue notre
rencontre avec l'ami d'Agvan, notre guide. Un panache de fumée virevolte
au-dessus de la gueule du tuyau dont l'extrémité perce le toit plat de la
maison en terre. A portée de main une pyramide de bouses (argal) séche au
soleil entre l'enclos et la masure.
En entrant nous trouvons la maîtresse de maison nettoyant et disposant des
tasses sur la table basse. Une odeur aigrelette de laitages imprègne la
pièce unique. Les murs retiennent un silence qui monte de la terre.
Puis, accroupie devant le poêle, la maîtresse de maison saisit des bouses
qu'elle enfourne par le portillon. Ses cheveux clairs noués en chignon éclaircissent un visage rond et radieux.
Dés le début de l'été l'odeur musquée du feu rythme l'éveil de la vallée,
tandis que surgissent les premières touffes bleues de gentianes. Les appels stridents des marmottes, qui s'engraissent en attendant l'hiver,
resonnent devant leurs terriers. Au printemps dejà le ciel s'est animé du
passage des oies, canards, grues et cygnes survolant la maison libérée de
son manteau neigeux qui attend le retour de nos hôtes.
Un rocher protège l'habitation des vents printaniers qui fouettent la
vallée. A la fin de chaque hiver les collines s'affaissent un peu plus lachant des rochers et des pierres qui éclatent, roulent au bas des pentes
et se répandent en désordre dans la plaine. Leur composition schisteuse
renvoie un reflet gris flottant au-dessus du tapis d'herbe. La végétation
s'est propagée sur une terre accueillante après le retrait du glacier.
Mais au-delà de cette langue de terre limoneuse ce ne sont que des collines de moraine arides. Vues de la piste leurs courbes ondulent sous
un ciel changeant où le soleil filtre à travers une treille de nuages,
dessinant sur les versants un tapis au damier alangui.
Plus haut encore,
dans la pureté de la lumière des lignes de crêtes les troupeaux d'ibex (1)
et d'argalis(2) reprennent leurs espaces suivis par les meutes de loups.
De derrière le rideau d'un placard, la maîtresse de maison sort une motte
de beurre, un bol de crème, des morceaux de fromage sec comme des cailloux
et un plein saladier de petits beignets appétissants.
L'essentiel s'ordonne autour de cette table : deux lits à barreaux aussi
étroits que l'entrée et des empilements de malles forment une barrière
contre le froid nocturne. Des napperons brodés de motifs kazakhs frangent
ce modeste mobilier. Un lino recouvre le sol et les murs.
Notre hôte écoute les nouvelles apportées par Agvan tandis que sa femme
jette des poignées de thé dans le lait bouillant. L'homme me fait penser à
ces arbres qui survivent sur un sol pauvre et dont le corps petit et
noueux reflète la lutte pour la vie. De temps à autre il nous soupèse du
regard sans pour autant dévoiler ses pensées. Son visage brun et sec est
durci par le soleil, le froid et le vent. Tels des lacs, ses yeux clairs
reflétaient le ciel lorsque nous fîmes sa connaissance en compagnie d'Agvan devant la maison. Son fils et lui étaient descendus d'un rocher
d'où ils suivaient leurs troupeaux. C'est de là qu'ils nous virent arriver. Mais peut-être nous ont-ils senti, sans même nous voir arriver
par la piste. Ce n'est qu'au moment où Agvan fit signe de loin à son ami
que nous les aperçûmes, silhouettes se détachant de la pierre, comme si
l'isolement leur donnait des dons de mimétisme. C'est à cet instant que la
maison apparut. D'un geste bienveillant il nous invita chez lui. En
contre-bas de leur tour de guet, un troupeau de yaks broutait, les sabots
enfoncés dans l'herbe épaisse.
Leur fils repartit surveiller les troupeaux de moutons et de chèvres après
la rencontre. La fragilité et la brièveté de la bonne saison exige de
répartir les pâturages entre les animaux pour s'assurer une réserve de
foin pour l'hiver. Car il faudra tenir huit mois dans un univers stérile...
Il revient maintenant, saisit une longue-vue dans le placard alors que nous savourons les beignets accompagnés de thé au lait salé et brûlant.
Les couleurs fauves de la montagne le suivent par la porte restée ouverte.
Au-dessus de l'entrée des clous retiennent le vol éternel d'un canard. De
part et d'autre du plumage aux reflets moirés, le chasseur a conservé quelques os de l'oiseau dont on reconnaît les omoplates.
Le garçon s'absorbe un instant dans les images d'un tournoi de lutte que
relaie la parabole installée contre le mur de la maison. Sur le minuscule
écran un public serré et attentif noircit les gradins d'un stade. Puis la
caméra s'attarde sur des lutteurs joufflus au-dessus desquels planent des
airs de chants longs (urtiin duu). Par petites touches le charme obsédant
des voix aériennes accompagnés à la viele assoupit nos hôtes, Agvan et
nous-mêmes. Immobile le garçon suit les combats soutenus par la musique
inspirée de la steppe qui sur l'écran donne des ailes aux lutteurs.
Mais, bien vite, il nous quitte.
La maîtresse de maison nous ressert du thé. Puis elle s'absorbe de nouveau
dans le cours de ces combats de lutte. Le fromage prend une saveur sucrée
et délicate en fondant dans la bouche, rappelant les herbages frais.
Sur l'autel dominant le téléviseur, les générations se côtoient à travers
des photos de famille; hommes et bêtes mélangés au rythme des saisons,
nous regardent.
On y retrouve une existence de sacrifices, identique à celle que mènent
nos hôtes accroupis devant le téléviseur. Malgré l'électricité fournie par
le panneau solaire leur vie n'en paraît pas moins rudimentaire et frugale.
Sur l'écran les lutteurs arc-boutés s'observent, neutralisant leurs forces; dans les gradins un murmure s'élève parmi les chants
traditionnels. Dans la pièce le temps s'écoule sans autre repère qu'un
soleil hésitant qui pénètre par l'unique fenêtre. Sous nos yeux la cuillère s'enfonce mollement dans la motte de beurre. Le pouls de la
maison ralentit. La distance s'estompe entre les photos et nous. Toute la
pièce baigne dans un sentiment de paix. Nos hôtes s'abandonnent un instant
à l'insouciance, aspirant le thé brûlant, piochant dans le saladier de
beignets. Une pellicule de poussière laisse deviner à travers la vitre la
silhouette massive et lointaine d'une colline à demi-éclairée. Les nuages
se jouent du soleil; leurs ombres s'avancent sur la maison, tel le vol d'un aigle, pénètrent dans la pièce pour s'évanouir sur deux affiches
insolites accrochées au mur de part et d'autre du garde-manger.